«Le lendemain, le cardinal de Guise fut tué dans la tour du Moulin, à coups de hallebarde. Il se mit à genoux, se couvrit la tête, et dit aux meurtriers: «Faites votre commission.» Ils étaient quatre au salaire de cent écus, chaque.
«Le jour et le lendemain de la mort des Guises, Henri III fit arrêter le cardinal de Bourbon, la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son fils, le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf, et l'archevêque de Lyon. Les autres seigneurs de la ligue, qui se trouvaient à Blois, se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées; il tomba des torrens de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise, transportés dans une des salles basses du château, furent découpés par le maître des hautes-œuvres, puis brûlés en lambeaux pendant la nuit, et leurs cendres, enfin, jetées dans le fleuve. Un roi de France couchait au-dessus de cette boucherie; il pouvait entendre les coups de hache qui dépeçaient les corps de ses grands sujets, et sentir l'odeur de la chair des victimes.»
Tel est le récit détaillé de ce crime horrible, chef-d'œuvre de dissimulation et de perfidie. Nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs, en leur donnant, au lieu d'une narration sèche et rapide, ce morceau historique de M. de Châteaubriand, espèce de procès-verbal solennel, rédigé sur les dépositions des historiens contemporains, par la première plume de notre siècle.
Ce forfait de Henri III fut commis le vendredi 23 décembre 1588.
[LE BARON DES ADRETS.]
Le baron des Adrets fut un des hommes les plus sanguinaires du seizième siècle. Il se livrait aux actes de férocité, par goût, par tempérament; on ne peut, à son sujet, alléguer pour excuse, ni le fanatisme, ni son opinion politique; car il tenait peu à son parti et à sa religion. Ayant eu à se plaindre des Guises, il se jeta dans la religion réformée, et se signala, en 1562, à la tête des protestans du Dauphiné, par sa cruauté et sa barbarie. Lamotte-Gondrin, lieutenant du duc de Guise, fut assassiné dans sa maison, et des Adrets fut seul accusé de ce meurtre.
Des pillages, des massacres, des incendies, étaient ses exploits ordinaires. Dans plusieurs villes de la Provence et du Dauphiné, il commit des cruautés qui firent horreur dans un temps où les actes de cruauté étaient fort communs. Il recherchait, il inventait les supplices les plus bizarres, et goûtait la barbare satisfaction de les faire endurer à ceux qui tombaient entre ses mains. A Montbrison et à Mornas, les soldats qu'on fit prisonniers furent obligés de se jeter, du haut des tours, sur la pointe des piques de ses satellites. Ayant osé reprocher à un de ces malheureux de s'être déjà présenté deux fois, et d'avoir reculé au lieu de faire le saut: «Monsieur le baron, lui dit le soldat, tout brave que vous êtes, je vous le donne en dix.» Cette réponse plaisante désarma cet homme féroce, et sauva la vie à ce malheureux soldat.
Ce monstre, voulant rendre ses enfans aussi cruels que lui, les força, dit-on, de se baigner dans le sang des catholiques dont il venait de faire un carnage effroyable. De quelque fureur que fussent animés les gens de son parti, ils ne purent approuver toutes ses barbaries. L'amiral de Coligny écrivait qu'il fallait se servir de lui comme d'un lion furieux.
Ayant été dépouillé du gouvernement du Lyonnais, des Adrets piqué, voulut se refaire catholique; mais on le fit saisir à Romans, et, sans la paix qui fut conclue à cette époque, il aurait péri par le dernier supplice.