L'attentat de Clément fut approuvé à Rome. Le pape Sixte-Quint, en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément était comparable pour le salut du monde à l'incarnation et à la résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui d'Éléazar et de Judith. «Ce pape, dit M. de Châteaubriand, avait trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal.»

Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prêt à déifier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.


[LA BELLE ANGEVINE;]
HISTOIRE DU JEUNE PRÊTRE
CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU, OU A L'ÉPOUSER.

La singularité de cette histoire, les circonstances intéressantes qui s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonnée, ni aucun autre des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne sont pas à l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier du côté de la justice, qui, au seizième siècle, et bien plus tard encore, se montrait si prodigue de bûchers et de potences.

Rénée Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers, était d'une si grande beauté, qu'on l'avait surnommée la belle Angevine; les églises, les promenades publiques où l'on savait qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence considérable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son caractère, le doux son de sa voix, n'étaient pas moins séduisans que son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans doute agréablement flatté de tant d'empressement, mais son cœur restait indifférent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.

L'université d'Angers était alors très-florissante; un jeune gentilhomme de Séez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant produisit sur les dames le même effet que celle de Rénée faisait sur les hommes. Sa beauté devint le sujet de toutes les conversations; tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant le public, toujours avide de sensations nouvelles, désirait les voir ensemble pour décider lequel des deux emportait le prix de la beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette curiosité devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Dès qu'ils se virent, ils sentirent au même instant, elle qu'il était le plus beau des hommes; lui, qu'elle était la plus accomplie des femmes.

L'amour ne tarda pas à succéder à leur admiration mutuelle. Rénée, sensible pour la première fois, se livra à ce sentiment nouveau avec toute la naïve ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir à entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait déjà son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il répondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout, jusqu'aux vœux du public qui se prononçait hautement pour l'union d'un si beau couple, tout concourut à séduire Rénée, à l'enivrer d'amour.

Bientôt les deux amans, malgré la surveillance des parens de Rénée, se donnèrent de secrets rendez-vous, où les sermens de fidélité éternelle ne furent pas épargnés. La suite de cette liaison est facile à deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas parvenu, fit à la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit préalablement en jouissance des droits d'époux.

Cette union clandestine ne put être long-temps un mystère. Les parens de Rénée, instruits de l'état de leur fille chérie, surprirent dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrètement toutes les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour l'obliger à réparer l'honneur de sa maîtresse; il dit qu'il la regardait déjà comme sa femme, et qu'il était prêt à l'épouser. On dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif empressement.