Il alla trouver sur-le-champ le procureur du roi, non pour lui dénoncer le crime de son père, mais plutôt pour prévenir les malheurs qui le menaçaient. Le magistrat l'engagea à continuer à se conduire avec sagesse, et l'invita à amener Chassagneux devant lui à la première injure qu'il en recevrait.
Nous touchons à l'événement fatal qui devait donner lieu à une accusation de parricide. Le 14 juin 1775, Laverney et sa femme se disposaient à sortir pour se rendre à un jardin qu'ils avaient aux portes de la ville. Il était environ dix heures du matin. Laverney, apercevant son père, dit à sa femme: «Mon père vient, rentrons; laissons-le passer.» La dame Laverney ne rentra pas cependant; mais, voyant une femme de sa connaissance, elle s'approcha d'elle pour la prier de l'accompagner à son jardin. Cette femme s'excusa de ne pouvoir accepter cette offre obligeante. Chassagneux père passa deux ou trois fois devant la porte de son fils, en proférant quelques mots qui ne furent pas entendus; puis il continua son chemin, et entra dans une auberge.
Laverney et sa femme, ne voyant plus leur père, se mirent en marche. Ils étaient déjà hors de la ville, quand la dame Laverney, se retournant, vit son père qui la suivait. Elle dit à son mari avec une sorte d'exclamation: «Ah! mon ami, voici ton père!» Elle ne pouvait voir Chassagneux sans effroi, et malheureusement cet effroi n'était que trop fondé. Néanmoins Laverney et sa femme continuèrent leur route: ils étaient près du couvent des Capucins; leur jardin était situé un peu au-delà. Leur père les devança; ils le saluèrent au passage. Loin de leur rendre le salut, leur père les invectiva; et, comme ils étaient devant l'entrée du couvent, Laverney lui dit que, s'il continuait ces invectives, lui et sa femme allaient entrer dans cette maison.
Le père doubla le pas; les enfans ralentirent le leur; enfin, sans cesse exposés à de nouvelles injures, ils arrivèrent à la porte de leur jardin, dans lequel un journalier et une domestique travaillaient. Chassagneux, les voyant sur le point d'entrer, revient sur ses pas, en disant que leur existence le fatigue, et qu'il ne trouvera le repos que quand il se sera défait d'eux. Sa bru le conjure de revenir à des sentimens plus doux; elle lui représente qu'il est bien cruel à lui de combler ainsi ses jours d'amertume et de souffrances. «La patience m'échappe,» lui répond-il; et en même temps voyant des pierres à dix pas de lui, il en saisit une, la lance à sa bru, qu'il atteint au côté. La dame Laverney se tourne, ouvre précipitamment, veut entrer; une seconde pierre la frappe entre les épaules; elle tombe presque sans connaissance. Laverney, pâle, tremblant, demande à son père s'il veut assassiner sa femme; Chassagneux lui répond par une grêle de pierres.
Cependant la dame Laverney, ayant repris ses sens, appelle au secours. Le journalier entend ses cris, il arrive. «Ah! Mure, s'écrie Laverney, vous voyez que mon père veut nous assassiner; vous en serez témoin.»
Intimidé par la présence du journalier, Chassagneux prend la fuite sur le chemin de Curraise. Laverney dit à Mure: «Suivons-le, il y aura d'autres témoins dans les vignes; pour le coup, je ne puis plus y tenir, et nous le mènerons au procureur du roi.» Chassagneux fuyait en criant: A moi, mes amis, à mon secours, on m'assassine! Le journalier Mure l'atteignit, et, en présence de plusieurs vignerons qui travaillaient, il le prit par le collet, en disant: Il faut qu'il soit mené au procureur du roi; c'est un mauvais père qui voulait assassiner ses enfans. Un colloque animé s'engage entre le journalier et Chassagneux. Pendant ce discours, la dame Laverney arrive; elle reproche à son beau-père sa cruauté; elle lui dit qu'il est un barbare, un père dénaturé. Il veut s'élancer sur elle; Laverney se précipite pour la protéger, et Olagnier, l'un des vignerons, ne voulant pas voir aux prises le père avec le fils, se met entre deux, reprochant à Chassagneux sa férocité, et se servant d'expressions qui l'irritèrent encore davantage, et qui le mirent tout-à-fait hors de lui.
La présence et les discours d'Olagnier décidèrent Mure à renoncer à l'intention qu'il avait d'abord de conduire le coupable au procureur du roi. Cependant Chassagneux ne cessait d'injurier ses enfans, qui se décidèrent alors à retourner à leur jardin, et dirent à Mure de les accompagner.
Olagnier témoigna encore une fois son indignation à Chassagneux père, et, le quittant pour retourner à son travail, il ordonna à son fils de le suivre; celui-ci le suivit lentement en regardant derrière lui. Cependant la fureur de Chassagneux était à son comble. Tout-à-coup il chancelle, ouvre les bras, tombe, et sa tête porte sur une pierre de la fondation du mur qui bordait le chemin. «Mon père, mon père, s'écrie le jeune Olagnier, le gros tombe.» Olagnier père se retourne, voit Chassagneux étendu, demande comment il est tombé. «De lui-même, répond son fils; c'est sûrement qu'il est ivre.» Tous les deux courent aussitôt pour lui porter du secours; mais il n'était plus temps; Chassagneux venait d'expirer.
Il est important d'observer que cet homme était resté seul; qu'il s'était révolté contre les représentations que chacun lui avait adressées, et que néanmoins la présence des témoins ne lui avait pas permis de donner un libre cours à sa fureur. Les blessures qu'il venait de faire à sa belle-fille lui donnaient peut-être aussi lieu de craindre les suites de sa conduite. Toutes ces circonstances réunies produisirent en lui une révolution violente qui causa peut-être sa chute et sa mort. Les deux Olagnier avaient été témoins de tout ce qui venait de se passer. Un autre vigneron, nommé Beuvard, parut après l'événement. «Qu'est-ce donc? dit-il en s'approchant, on vient de crier à l'assassin!» On l'informe de tout; il voit Chassagneux étendu. «Comment! s'écrie-t-il, est-ce que ses enfans l'ont tué?—Non, lui répond Olagnier, car ils ne l'ont pas touché.—Cependant, observe Beuvard, il paraît qu'il est mort.—Je parie qu'il le fait exprès, reprit Olagnier, car il est malin.»
Pendant ce dialogue, on vit un léger mouvement à la jambe de Chassagneux. «Il n'est pas mort, dit Olagnier, allons le secourir.—Monsieur Chassagneux,» lui crie Beuvard. Chassagneux veut parler, et sa voix expire sur ses lèvres. «Relevons-le, dit Olagnier.—Je n'y touche pas,» répond Beuvard. Mure s'était approché. Olagnier lui dit: «Eh bien! aide-moi, toi qui en es peut-être la cause.—Moi, la cause! répond Mure; prenez garde à ce que vous dites.»