Le 21 du même mois d'avril, le sieur Richer se rend à l'hôpital Saint-Louis pour voir son fils; il lui portait une robe de chambre, quelques hardes et des joujoux. Il demande où est son enfant. Qu'on juge de sa consternation lorsqu'on lui dit que, depuis deux jours, il a été enlevé. Pendant quelques instans, il demeure pétrifié de saisissement. La douleur profonde où il était plongé, l'agitation et la stupeur que lui avait causées cette nouvelle inattendue, frappèrent la sœur Sainte-Claire, qui reconnut qu'elle avait été trompée, qu'on avait abusé du nom de l'abbé Deschamps, prêtre de service à l'hôpital Saint-Louis, pour enlever l'enfant. Elle écrivit au même instant à cet ecclésiastique pour l'informer de cet enlèvement et de ses circonstances. Le sieur Richer porta la lettre. L'abbé Deschamps ne connaissait la Lejeune que par les annonces qu'elle avait fait insérer dans les Petites Affiches. Il se procura son adresse, se rendit chez elle et l'amena par degrés à avouer que c'était elle qui avait fait l'enlèvement. Après avoir arraché cet aveu si précieux, l'abbé Deschamps appela le sieur Richer, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte de la maison. Richer monta; la Lejeune lui répéta tout ce qu'elle venait de dire à l'abbé Deschamps; mais, comme elle craignit que son crime n'eût des suites fâcheuses, elle fit, cette fois, tous ses efforts pour se justifier d'avoir favorisé l'enlèvement de l'enfant et d'y avoir coopéré. Elle raconta ensuite tout ce qu'elle avait fait pour préserver du froid l'enfant, qui avait été conduit à Strasbourg; qu'elle lui avait donné une robe de chambre de l'un de ses enfans, en remplacement de laquelle Beaumann lui avait laissé la redingote du sien. A la vue de cette redingote: Voilà l'habillement de mon enfant, s'écria Richer; on a enlevé mon enfant; c'est un Allemand qui l'a volé!
Ce cri de la nature, poussé avec véhémence, alarma la Lejeune. Richer ne put retenir son indignation, ni s'empêcher de lui reprocher d'avoir elle-même trempé dans l'enlèvement. Ces reproches, le ton qui les accompagnait, échauffèrent tellement la bile de cette femme criminelle, qu'elle se répandit en injures. Après cet orage, on entra en négociations: la Lejeune promit de faire revenir l'enfant; elle demanda même de l'argent pour des démarches qui ne furent pas faites; et l'enfant n'arrivait pas. Richer et sa femme étaient désespérés. La sœur Sainte-Claire informa le lieutenant-général de la police du royaume du fait de l'enlèvement. Ce magistrat écrivit au préteur de Strasbourg; mais l'affaire restait sans solution.
Pendant tous ces retards, la tendresse paternelle inspira Richer. Il se rappela qu'il avait connu autrefois à Strasbourg, un maître tailleur nommé Delille. Il lui écrivit aussitôt pour le prier d'aller voir son enfant, dont il lui donnait le signalement le plus complet, indiquant, avec la plus fidèle minutie, le nombre et la nature de ses plaies, et les endroits de son corps où elles étaient placées; de sorte qu'à la lecture de cette lettre, il était impossible de se méprendre sur la conformité parfaite du portrait avec l'original.
Le sieur Delille, après avoir vu l'enfant, après avoir examiné ses plaies, convaincu qu'il appartenait bien à Richer, alla trouver le préteur de Strasbourg, lui lut la lettre de Richer, et le mena voir l'enfant. Le préteur écrivit aussitôt à un de ses agens à Paris pour prendre des informations sur le sieur Richer et sur l'enlèvement de son enfant. Les renseignemens obtenus par cette voie furent entièrement favorables à la réclamation de Richer.
Celui-ci, bien persuadé, par suite de tous les éclaircissements qu'il s'était procurés, que la Lejeune et Beaumann avaient enlevé son fils, alla chez cette femme lui proposer de le faire revenir à Paris, avec offre de payer même la moitié des frais du voyage. Mais l'offre fut rejetée; on traita Richer d'imposteur, et il fut éconduit à coups de bâton.
Cette réception ignominieuse et cruelle irrita la douleur de Richer. Il rendit plainte en vol et en enlèvement d'enfant, nommément contre la Lejeune, le 4 juillet 1774. Sur la plainte, intervint une ordonnance portant permission d'informer. Cinq témoins furent entendus, et il résulta de leurs dépositions que l'enfant contesté était véritablement celui de Richer. Alors la Lejeune et Beaumann furent décrétés de prise de corps, et la Lejeune conduite en prison et interrogée. La femme Lejeune demanda sa liberté sous caution; mais, comme elle ne trouva personne pour la cautionner, elle se vit forcée de déposer quinze cents livres.
Rendue à elle-même, cette intrigante voulut charger Beaumann pour se disculper, et pour recouvrer, s'il était possible, les quinze cents livres qu'elle avait déposées. Mais on n'eut aucun égard à sa demande, et l'on fit venir, à ses frais, Beaumann et l'enfant à Paris.
On conçoit aisément quelle joie dut causer au père et à la mère l'heureuse nouvelle de l'arrivée de leur enfant. Ils coururent aussitôt chez la Lejeune, où Beaumann était descendu. Ils étaient accompagnés de plusieurs personnes de leur maison et de leur voisinage, qui toutes connaissaient leur enfant. Lorsqu'ils entrèrent, l'enfant s'écria avec l'accent de la joie: Ah! voilà maman! voilà maman! A ces mots, la dame Richer tomba évanouie; revenue de cette crise, elle voulut prendre sur ses bras l'enfant, qui était assis; mais il se raidit pour ne pas se lever. Elle lui demanda pourquoi il refusait de venir dans ses bras; l'enfant sourit, en lui disant bas à l'oreille: On ne le veut pas.
Richer fit sur-le-champ plusieurs questions à l'enfant, qui répondit à toutes avec justesse; il dit qu'il reconnaissait toutes les personnes qui étaient venues avec son père, et les appela séparément, chacune par son nom.—C'est assez, dit alors Richer, allons-nous-en. Et ils s'en allèrent. Quand ils sortirent, l'enfant leur dit adieu à tous.
Le mari de la Lejeune, qui était présent à cette scène, n'y fut point insensible; il lui fit même une vive réprimande en présence de toute l'assemblée. «C'est mal à propos, lui dit-il avec aigreur, que vous voulez faire croire que cet enfant est celui de Beaumann. Vous voyez bien le contraire; l'enfant ne parle pas allemand, mais bon français; il reconnaît très-bien son père, sa mère et leurs voisins; ne lui parlez donc pas autrement que français. Voilà comme vous faites toujours; voyez dans quel embarras vous vous mettez.»