Tremblante, éperdue, la mère conjurait sa fille de respecter l'auteur de ses jours; mais ses pleurs, ses prières, ne pouvaient fléchir cette misérable. Elle fut exposée à tous les mouvemens de la cruauté et de la fureur de sa fille. Celle-ci osa même la menacer de l'étrangler. L'effet aurait peut-être suivi la menace. Heureusement des voisins accoururent aux cris de la mère, et mirent fin aux excès criminels de la fille.
Le bruit de cette scène affreuse s'étant répandu, Brigide Ballet devint l'objet de l'exécration publique, et la justice s'empressa de venger les droits sacrés de la nature, qu'elle avait indignement violés. Le ministère public porta plainte; une information eut lieu, et, sur les preuves nombreuses qui en résultèrent, Brigide Ballet fut décrétée de prise de corps et mise en prison. Par sentence du 12 août 1785, le bailliage d'Auxerre l'avait d'abord condamnée au carcan pendant trois jours et à dix livres d'amende; mais le ministère public, trouvant cet arrêt trop indulgent, en appela a minima, et, le 10 septembre suivant, la chambre des vacations du parlement de Paris condamna Brigide Ballet à être attachée au carcan, et à être renfermée pendant neuf ans à l'hôpital de la Salpêtrière.
L'ACCUSATEUR ACCUSÉ.
Le 24 août 1781, sur les six heures du soir, la maréchaussée de Palluau arrêta un nègre vagabond, et le conduisit dans les prisons seigneuriales du lieu, par emprunt et sans l'écrouer. Le lendemain au matin, ce nègre fut trouvé étendu sur la paille, baigné dans son sang, ayant une grande plaie à la gorge. Les chirurgiens, requis par la maréchaussée, déclarèrent que l'état dans lequel se trouvait ce malheureux annonçait une mort prochaine. Le curé de Palluau, qui visita le nègre plusieurs fois, attesta, par un certificat daté du 28 août 1781, que cet homme était dans une très-grande faiblesse, et n'avait pu répondre à ses demandes que par quelques signes presque inintelligibles.
Le noir disparut pendant la nuit du 25 au 26. S'était-il évadé de lui-même? avait-il été enlevé? comment et par qui? Tel était le problème à résoudre.
Le sieur Voyneau, procureur-fiscal depuis deux jours à Palluau, crut devoir donner des preuves de vigilance et d'activité; il partit le 27 au matin de Saint-Étienne-du-Bois, son domicile, situé à deux lieues de Palluau, et requit d'abord le juge de ce lieu de dresser procès-verbal de l'état de la prison où le nègre avait été transféré. On trouva dans la prison les hardes du nègre; ce qui confirma dans l'idée que le noir ne s'était point échappé, mais qu'il avait été enlevé. Le carreau et les murs de la prison étaient teints de sang en plusieurs endroits. On remarqua sous un tas de paille plusieurs taches où le sang n'était pas sec. On ne trouva rien de brisé aux portes ni aux fenêtres de la prison et du parquet; seulement le juge fit observer que la fenêtre du parquet, vitrée en plomb et garnie de mauvais abats-vent, n'était élevée que de neuf pieds au-dessus du sol de la rue, et que la porte d'entrée du parquet, quoique fermée à clef, pouvait facilement être ouverte en dedans par une seule personne.
Le même jour, 27 août, le sieur Voyneau rendit plainte contre les auteurs directs ou indirects de l'évasion ou enlèvement du nègre de la prison ou du parquet. L'information eut lieu le 28; on entendit onze témoins, tous demeurant autour de la prison. Il résulta de cette information que le bruit public de Palluau était que le nègre s'était coupé le cou lui-même avec un mauvais couteau. Ce point de fait était en outre constaté par le certificat du curé de Palluau et par le procès-verbal de l'officier de la maréchaussée.
Un des témoins, Pierre Seguin, garçon boucher, déposa que le samedi 25, sur les sept heures ou environ du matin, il avait entendu le fils du geôlier, qui était dans le parquet, s'écrier: Le malheureux se tue! qu'alors il était monté précipitamment, et, s'étant approché de la porte de la prison, il avait vu un nègre à lui inconnu, qui se perçait la gorge avec un couteau, malgré toutes les remontrances qu'on pouvait lui faire.