Le château était entouré de nombreux détachemens de la garde nationale. La porte du jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, la foule s'y précipita, et défila devant les fenêtres du palais, sans aucune démonstration hostile, mais en criant: A bas le Véto! Vivent les Sans-Culottes! Cependant quelques individus ajoutaient en parlant du roi: «Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal.» La multitude sortit par la porte du château qui donne sur le Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets du Louvre, occuper la place du Carrousel. Le peuple inonda bientôt tous les environs, et se présenta à la porte royale. L'entrée lui en fut défendue; les flots de cette foule tumultueuse furent long-temps contenus par des officiers municipaux; mais, la consigne ayant été levée tout-à-coup, le peuple se précipita pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule du château, qui en un instant fut envahi par tous les escaliers. On transporta à force de bras une pièce de canon jusqu'au premier étage, et les assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabres et de haches, les portes qui s'opposaient à leur passage.
Une partie de la garde préposée à la défense du château, avait d'abord paru disposée à repousser les assaillans; mais, par un de ces changemens subits qu'on ne peut expliquer, plusieurs des volontaires qui étaient de garde à la porte royale et dans les appartemens, non-seulement refusèrent de faire feu, mais encore se mêlèrent avec le peuple.
Dans cette circonstance si périlleuse, Louis XVI se comporta d'une manière qui ne s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité dont ses ennemis l'ont tant de fois accusé. Il avait fait retirer un assez grand nombre de nobles qui voulaient défendre sa personne jusqu'à la dernière extrémité. Il était resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs de sa maison et plusieurs officiers dévoués de la garde nationale. Quand on entendit les cris du peuple et le bruit des coups de hache, les officiers de la garde nationale entourèrent le roi, le suppliant de se montrer, en lui jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite pas, et ordonne d'ouvrir; au même instant, le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous un coup violent; un canon était pointé devant le roi; près de ce canon étaient groupés une foule d'hommes furieux qui passaient les pointes menaçantes de leurs piques à travers les ouvertures qu'on venait de faire à la porte.
«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant à la foule déchaînée. Ceux qui l'entourent, se pressent autour de lui, et lui font un rempart de leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la multitude, qui n'avait certainement d'autre but qu'une invasion menaçante, ralentit son irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et demandent qu'elle soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors à passer dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre. On le fait monter sur une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Les personnes dévouées au roi se pressent autour de lui pour le garantir des fureurs individuelles auxquelles il pouvait être en butte. Certes, si Louis XVI avait eu des torts aux yeux de la nation, l'agonie d'une telle journée en était une bien cruelle vengeance. Le spectacle qui s'offrait alors à lui était horrible: du milieu de cette foule hétérogène, composée en grande partie de gens ameutés, il voyait s'élever trois espèces d'enseignes; l'une formée d'un fer qui ressemblait au couperet de la guillotine, avec cette inscription: Pour le tyran! La seconde représentait une femme à une potence, avec ces mots: Pour Antoinette! Sur la troisième, on voyait un morceau de chair en forme de cœur, cloué à une planche avec cette inscription: Pour les prêtres et les aristocrates!
Au milieu du tumulte et des vociférations, on entend ces mots souvent répétés: Point de véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! Le camp sous Paris! Le boucher Legendre s'approche, et demande, dans son langage populaire, la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu ni le moment, répond le roi avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera la constitution.—Cette noble résistance produit son effet: Vive la nation! Vive la nation! s'écrient les assaillans.—Oui, reprend Louis XVI, Vive la nation! Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Pour prouver sa résignation, le roi se laisse placer le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation est générale. On lui présente une bouteille, en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela est empoisonné, lui dit tout bas un de ses voisins.—Eh bien! réplique le prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit sans hésiter, quoiqu'il eût depuis long-temps la crainte d'être empoisonné.—On a voulu seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque temps après un grenadier de la garde nationale, croyant qu'il avait besoin d'être rassuré.—Vous voyez qu'il est calme, lui dit le roi, en lui prenant la main, et la mettant sur son cœur: On est tranquille en faisant son devoir.
Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, qui aimait tendrement son frère, était accourue, et s'était placée derrière lui, pour partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, la prit pour la reine. Les cris: Voilà l'Autrichienne! retentirent de toutes parts, d'une manière effrayante. Les grenadiers de la garde nationale, qui avaient entouré la princesse, voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, et sauvez la reine.
Cependant Marie-Antoinette, entourée de ses enfans, faisait tous ses efforts pour joindre son époux. Elle voulait se réunir à lui, et demandait avec instance qu'on la menât dans la salle où il se trouvait. On était parvenu à l'en dissuader, et rangée derrière la table du conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le peuple, l'effroi dans le cœur. A ses côtés, sa fille versait des pleurs; son jeune fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et souriait avec l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet rouge, que la reine avait mis sur sa tête.
En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus auprès du roi, et parlaient au peuple, pour l'inviter au respect. L'assemblée nationale, sur la proposition du parti des constitutionnels, envoya une députation aux Tuileries, pour préserver le roi de la fureur populaire. Le maire de Paris à cette époque, Pétion, qui n'était pas étranger à l'insurrection, et qui lui avait laissé tout le temps de se développer, arriva enfin au château, et après s'être excusé de son retard auprès du roi, monta sur un fauteuil, et s'adressant à la foule, lui dit, qu'ayant fait des représentations au roi, il ne lui restait plus qu'à se retirer sans tumulte, et de manière à ne pas souiller cette journée. En effet, la multitude s'écoula paisiblement, et avec ordre. Il était environ sept heures, et il y en avait plus de trois que durait cette scène horrible de désordre.
Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, se réunirent en versant des torrens de larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se passer, avait encore le bonnet rouge sur la tête; il s'en aperçut pour la première fois, et il le rejeta avec indignation. Parmi les députés accourus au château, Merlin de Thionville, ardent républicain, était présent. La reine aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai, madame, répondit Merlin, je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible, et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine; je hais les rois et les reines.» Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement du fanatisme politique.