Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un inconnu est entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière; qu'il l'a entraînée dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa volonté.
Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive, accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus ouvertement l'attentat à sa pudeur.
Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant, d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.
La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy, immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante, qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que, s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: Il n'y a point ici de pain pour toi; qu'elle était revenue sur ses pas, avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: Tu n'es qu'un jaloux, auxquels on répondait: Tais-toi, car je te tuerai.
Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi reprochable, comme ayant pu déposer ab irato, et pour se venger de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs, n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son semblable?
Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.
La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime, mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.
Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il conserva un maintien calme, ferme et assuré.