Cependant, après la seconde perquisition, et lorsque la justice fut en possession des fragmens provenant de la fabrication du manche de la hache, il convint que ce manche avait été scié et varlopé chez lui; mais il prétendit qu’il l’avait été par le même compagnon menuisier, auquel antérieurement il avait donné de quoi faire un manche d’outil; que cet homme, l’ayant rencontré, lui avait demandé un morceau du même bois pour faire un manche de marteau; que lui Heller l’avait invité à monter chez lui, et que là, il avait façonné ce morceau de bois. Il ajouta que le fer auquel ce manche était destiné n’avait pas été apporté chez lui, et que, sur l’observation qu’il fit à son camarade que peut-être la longueur du bois était trop considérable, celui-ci en scia une petite portion qu’il fendit ensuite sans y songer, ce qui fit les quatre petits morceaux de bois trouvés depuis dans son domicile. Il dit qu’il croyait que le compagnon menuisier dont il parlait portait le nom et le surnom de Picard; qu’il avait travaillé chez le nommé Bouillé; que, depuis ce temps, il avait été trois ans sans le revoir; que dernièrement il l’avait rencontré deux fois; que, la première, il lui avait donné le morceau de bois destiné à faire un manche d’outil, et, la seconde, le morceau avec lequel avait été fabriqué le manche de la hache. Enfin il déclara que, lors de ses premiers interrogatoires, il avait entièrement oublié toutes ces circonstances, qui depuis s’étaient représentées à sa mémoire.

On lui objecta qu’il paraissait peu vraisemblable que le manche eût été façonné en l’absence du fer auquel il devait servir. Il répondit que lui même en avait fait la réflexion en présence de Picard, et que celui-ci lui avait dit qu’il avait pris, autant que possible, la mesure du fer avec son doigt. On lui objecta encore que le coup de marteau, dont l’empreinte existait sur les quatre morceaux de bois, annonçait que la hache avait été emmanchée dans son domicile. Il répondit que cette empreinte pouvait provenir d’un coup donné avec le bout d’une varlope.

Il paraît, tant d’après la déclaration de Heller que d’après divers documens, que le morceau de bois saisi chez lui et le manche de la hache avaient originairement fait partie d’un bâton nommé garot, instrument à l’usage des voituriers porteurs de marée.

Au surplus, les recherches faites dans l’instruction ne purent faire découvrir quel était l’individu que Heller avait désigné sous le nom de Picard, et donnèrent lieu de supposer que c’était un être imaginaire.

Heller, cherchant à rendre compte de l’emploi de son temps pendant la soirée du 25 février, ne le fit pas d’une manière satisfaisante. Il était constant que, ce jour-là, Heller était resté depuis midi jusqu’à quatre heures avec un nommé Colignon et deux autres jeunes gens; qu’à quatre heures, il les quitta à la porte Saint-Martin, en prenant pour prétexte qu’il devait se rendre chez une personne qui voulait lui commander de l’ouvrage; qu’il leur promit d’aller les rejoindre, à la chûte du jour, dans un cabaret de la Courtille; qu’ils l’y attendirent en vain jusqu’à huit heures moins un quart, et se retirèrent. Dans son interrogatoire à la préfecture de police, Heller prétendit qu’après avoir quitté ses camarades, il était rentré chez lui; qu’à six heures et demie, il en était sorti pour aller faire un tour sur le boulevard; qu’il était rentré sur-le-champ; que, plus tard, il était sorti encore pour rejoindre ses camarades; qu’étant arrivé à la Courtille après leur départ, il était revenu à huit heures un quart chez lui, d’où il était allé souper chez un traiteur, rue du Caire.

Dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction, il ajouta à ce récit une autre circonstance, savoir qu’en revenant de la Courtille, à huit heures un quart, il était entré chez le nommé Delamotte, son beau-frère, demeurant rue du Temple, y était resté quelques instans, et n’était revenu chez lui qu’à huit heures et demie. Cette déclaration tardive fut confirmée par Delamotte; mais le récit de Heller ne s’accorda pas avec les dépositions du portier et de la portière de la maison. Ils déclarèrent qu’ils l’avaient vu rentrer chez lui vers quatre heures après midi; qu’il sortit ensuite, probablement avant la nuit, sans qu’ils l’eussent aperçu; qu’enfin, à huit heures et demie, il était rentré, puis sorti encore, sans doute pour aller souper. Ils ajoutèrent qu’à la chûte du jour, la porte de la maison était toujours fermée, et que, si depuis six heures et demie jusqu’à huit heures et demie, Heller fût sorti deux fois et rentré une, ainsi qu’il le prétendait, ils auraient été obligés de lui tirer le cordon, et l’auraient infailliblement aperçu.

Heller convint que le prétexte qu’il avait allégué, en quittant ses camarades, était faux, et qu’il n’avait personne à aller voir. Il prétendit s’être servi de cette défaite pour éviter la dépense à laquelle il aurait été entraîné en se rendant au cabaret avec eux.

Diverses taches rouges furent trouvées sur les vêtemens de Heller; on en remarqua une, notamment, à la manche de sa redingotte; mais des gens de l’art décidèrent qu’elle ne pouvait être l’effet d’un jet de sang. Quant à lui, il prétendit que cette tache provenait d’une coupure qu’il s’était faite au doigt.

Dans la nuit du 9 au 10 avril, Heller chercha à se donner la mort, en se frappant la tête contre les murs de sa prison. Pour le contenir, on fut forcé de lui mettre la camisole dont on fait usage en pareil cas. Ayant été interrogé sur les motifs qui l’avaient porté à attenter à sa vie, il répondit qu’il ne pouvait rendre compte de la position dans laquelle il s’était trouvé.

Heller fut traduit devant la cour d’assises de la Seine. M. Gohier Duplessis, son avocat, le défendit avec talent, mais ne porta pas sa conviction dans l’esprit de tous les jurés. Heller fut déclaré coupable par le jury, à la majorité de sept voix contre cinq. Mais la cour adopta l’avis de la minorité des jurés, et l’accusé fut acquitté. Cette décision excita l’étonnement universel, tant étaient fortes les charges que s’élevaient contre le prévenu, mais qui cependant ne suffisaient pas pour sa condamnation.