Madame Marigny, amie d'enfance de madame M...., entendue comme témoin, déposa, entre autres choses, que Berthet étant venu la voir quelques jours avant son départ pour Lyon, elle lui avait demandé s'il avait l'espoir de trouver une place dans cette ville, et que celui-ci avait répondu: «Non, j'y vais acheter des pistolets pour tuer madame M.... et me tuer moi-même après elle. J'avais eu déjà l'intention de la tuer dimanche dernier, jour de la Fête-Dieu, avec un fer que j'avais aiguisé; mais maintenant je suis résolu.»

Berthet convint de tous ces faits, et ajouta, que s'il n'avait pas exécuté le dessein qu'il avait formé le jour de la Fête-Dieu, c'est que dans l'intervalle, il avait appris que l'on s'était occupé de lui.

«Cette explication devient, contre vous, une charge accablante, reprit le procureur-général. Ainsi donc, c'est une place qui était l'objet de toutes vos menées; c'est une place que vous demandiez avec le pistolet et le poignard! Vous n'avez consenti à laisser vivre madame M.... après la Fête-Dieu, que parce qu'on vous donna des espérances de vous en procurer une! Cette conduite est d'une lâche atrocité!»

Après l'audition de tous les témoins, le ministère public soutint l'accusation au fond. Berthet demanda ensuite la parole, et lut un long récit d'un style naturel et élégant, où entrant dans de minutieux détails et s'excusant, sur le péril de sa position, il s'efforçait de dépeindre madame M.... comme la corruptrice de sa jeunesse. Il raconta par quelle suite de causes et d'insinuations elle aurait perdu son innocence et trop instruit son ignorante simplicité.

De ce récit pénible pour ceux qui s'intéressaient à Berthet, et lu avec une extrême froideur, résulta la preuve que s'il fallait admettre la jalousie de l'amour comme une des causes impulsives du crime, il existait, dans l'âme de l'accusé, un second mobile et non moins puissant, un orgueil ambitieux et égoïste, déçu dans ses espérances.

Le défenseur de l'accusé, Me Massonnet, s'attacha à montrer Berthet, dominé par sa fatale passion, et soutint que son crime avait été commis sans une véritable volonté. Le ministère public improvisa une vigoureuse réplique, dans laquelle il parcourut de nouveau toutes les parties de la cause. «Berthet, dit-il, vient de nous dévoiler lui-même toute la turpitude de son âme. Non, il n'éprouvait pas d'amour, quand il frappa madame M.... d'un coup meurtrier: ne profanons pas le nom d'une passion qui peut être honnête. Sent-il l'amour, celui qui diffame l'objet qu'il prétend aimer? celui qui, bassement méchant, va porter la discorde dans un ménage bien uni, exciter le désespoir dans l'âme de l'époux qu'il a indignement outragé, et goûter un infernal plaisir à retourner le poignard dans sa plaie; celui qui, dans son maladroit système de défense, ose dérouler publiquement un tissu des plus odieuses infamies contre sa bienfaitrice?

«Berthet, au moment suprême, lorsqu'il se trouve exposé à être traduit devant le souverain juge, qu'il avait invoqué naguère, se défend par les plus noires calomnies, que tout dément. Votre raison, MM. les jurés, vous a dit que madame M.... est demeurée pure; elle s'est refusée surtout à croire qu'il fût possible que le délire d'une passion adultère aveuglât au point de prendre Dieu à témoin de sermens criminels, d'attester l'image du Dieu qui consacra la sainteté du mariage. Mais Berthet voudrait entraîner dans sa ruine l'honneur d'une femme qu'il aimait, et dont il dit avoir été aimé. Il voudrait léguer la honte et le désespoir à deux époux, dont la seule faute fut de mal placer leurs bienfaits: mais l'infamie dont il cherche à couvrir une famille respectable retombe tout entière sur sa tête pour l'accabler.

«Allons plus avant, messieurs les jurés; sondons les derniers replis de cette âme perverse: qu'y découvrons-nous? L'ambition déçue, l'amour-propre d'un homme envieux, qui s'irritait de voir madame M.... favoriser Jacquin plus que lui. Pourquoi donc, s'il était tourmenté par la jalousie de l'amour, pourquoi ne choisissait-il pas son rival pour lui faire porter le poids de sa vengeance? Mais non; c'est à madame M.... seule qu'il s'adresse; il lui demande la vie ou une place! C'est le couteau sur la poitrine qu'il exige des services! Berthet, détrompé de ses rêves ambitieux, convaincu trop tard qu'il ne peut atteindre le but que son orgueil s'était proposé, Berthet désespéré veut périr: mais en mourant, sa rage veut entraîner une victime dans la tombe qu'il creuse pour lui-même!...»

Berthet fut déclaré coupable de meurtre volontaire avec préméditation. L'accusé entendit le fatal arrêt, sans montrer la plus légère marque d'émotion. Le lendemain, ce malheureux fit appeler le président de la Cour, et rétracta tout le système de diffamation où le soin de sa défense l'avait entraîné. Il rendit hommage à l'honneur de sa victime, et déclara que la jalousie qui le dévorait avait pu seule le porter à supposer qu'elle fût coupable.

La sentence de Berthet fut exécutée le 23 février 1828, à onze heures du matin sur la place d'armes de Grenoble; son pourvoi avait été rejeté par la Cour suprême. Comme on voyait dans le condamné, moins un assassin ordinaire, qu'un jeune homme victime de ses passions, entraîné à sa ruine par un funeste concours de circonstances, on avait cru que le recours en grâce formé en faveur de Berthet, aurait été suivi d'une commutation de peine. Mais les démarches faites à ce sujet avaient été infructueuses. Aussi Berthet disait-il, la veille de sa mort, à l'une des dames de prison qui l'assistaient: J'ai le pressentiment que demain sera mon dernier jour. On ne put lui répondre que par le silence; on savait que le recours en grâce venait d'être rejeté. Berthet reçut avec piété toutes les consolations de la religion; arrivé au pied de l'échafaud, il envisagea sans crainte le terrible appareil, fléchit un moment le genou pour prier et livra sa tête à l'exécuteur.