La grossesse de Marguerite Pizard avait été pénible; des vomissemens continuels et plus abondans que ne le sont habituellement ceux des femmes enceintes, des douleurs aiguës dans le bas-ventre en avaient signalé la durée. Enfin, le 18 mai 1817, madame Chevallier donna le jour à un enfant mâle qui reçut le nom d'Eugène. Cet enfant, placé en nourrice, fut momentanément soustrait aux fureurs de son père. C'est le même qui, vingt-sept mois plus tard, fut l'objet d'un nouveau crime. Cependant Marguerite Pizard se remit difficilement de ses couches; le poison avait étendu ses ravages. Trop lent au gré de Chevallier, celui-ci fit prendre à sa femme les dernières doses. Alors de nouvelles douleurs se manifestèrent; à chaque instant, survenaient des coliques, des attaques de nerfs, de violentes convulsions. La malade se plaignit de n'être pas soignée; elle accusa son médecin de ne point lui faire prendre de remèdes, sous le faux prétexte qu'elle était de nouveau enceinte. Les parens, alarmés, s'étonnèrent qu'on n'eût point placé de garde auprès de Marguerite Pizard; ils offrirent de passer les nuits auprès d'elle. Mais Chevallier, selon lui, suffisait à tout; il voulait seul donner les soins que l'état de sa femme réclamait; chaque nuit, il restait seul à son chevet. Le mal augmenta, les convulsions se succédèrent rapidement; la mort arriva le 13 septembre 1817: tel fut le résultat de l'assistance de Chevallier.
Jusqu'ici notre récit n'est fondé que sur des présomptions graves qui ne font que concourir à éclairer la culpabilité de Chevallier. Nous allons parler d'un nouveau crime, constaté par les témoignages les moins irrécusables et par une foule de faits qui sont prouvés.
Au mois de juin 1818, Chevallier épousa Marie Riquet; cette troisième épouse, comme ses deux devancières, vécut avec son mari dans une sécurité parfaite. Toujours plus audacieux au crime, non moins habile à se couvrir du masque des vertus qu'il n'avait pas, Chevallier avait gagné l'amour de Marie Riquet. Elle devint grosse; c'était, pour ainsi dire, le commencement de son agonie. Sa santé, jusque-là florissante, commença à s'altérer. Les phénomènes qui avaient eu lieu, pendant la grossesse des premières femmes de Chevallier, se reproduisirent chez Marie Riquet. Les couches furent précédées de violentes douleurs et de convulsions singulières. Il tint alors à peu de chose que Chevallier ne fût enfin démasqué.
La femme Pontannier, garde-malade, connue depuis long-temps de Marie Riquet, s'était proposée pour la soigner durant ses couches; mais Chevallier n'avait eu garde d'accepter ses offres. Cette femme en conçut des soupçons. Chevallier l'ayant rencontrée peu de jours après, lui annonça l'accouchement de sa femme: il convint qu'elle avait eu des convulsions terribles, et qu'on avait été obligé d'avoir recours au forceps. Tout dans ce récit dénonçait à la femme Pontannier des trames criminelles. Elle crut reconnaître des symptômes de poison; et ne pouvant contenir son indignation, elle se répandit en reproches contre Chevallier. Celui-ci, confondu, se déconcerta, balbutia quelques mots entrecoupés, et se hâta de quitter la femme Pontannier. Quelques jours se passèrent, et Marie Riquet n'existait plus. Chevallier essaya de profiter de cet événement pour dérouter les soupçons de la femme Pontannier; il composa son visage, et vint lui annoncer la mort presque subite de son épouse. Mais la femme Pontannier, loin d'être la dupe de son hypocrisie, s'emporta, dit à Chevallier que la famille Riquet allait faire ouvrir le cadavre de la défunte, et que, si elle ne le faisait pas, elle s'en chargerait elle-même. Chevallier, attérré par cette menace, pâlit; il ne chercha point à repousser l'accusation qui l'accablait.
Mais le moment n'était pas encore arrivé où ce misérable devait être convaincu de ses crimes. La famille Riquet hésita sur ce qu'elle devait faire. Elle recula devant les conséquences de l'accusation qu'elle pouvait porter; elle songea avec horreur qu'une pareille démarche pouvait conduire Chevallier à l'échafaud, et déshonorer les enfans, sans rendre la vie à leur mère; elle se détermina en conséquence à se taire.
La garde qui avait pris soin de Marie Riquet avait remarqué que Chevallier donnait à sa femme des breuvages qui n'étaient pas prescrits par le médecin; que c'était une liqueur forte dont elle n'avait pu reconnaître la nature; et sur la représentation qu'elle fit à ce sujet à Chevallier, elle en reçut pour réponse ces paroles atroces: Soyez tranquille: ce que je lui donne est pour lui débarrasser l'estomac; cela lui donnera une crise qui la sauvera ou l'emmènera. Les effets du breuvage étaient bien connus à ce monstre; sa sombre prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Peu de minutes après, la crise annoncée se déclara d'une manière si effrayante, que deux personnes s'enfuirent épouvantées. Les bras et les jambes de la victime se tordirent, et les convulsions qui l'agitèrent furent tellement horribles, que la moribonde tomba du lit. Pendant cette scène déchirante, Chevallier suivait de l'œil les progrès de son remède. Il se baissa sans émotion, ramassa l'infortunée gisante sur le plancher, la replaça sur le lit, et, peu d'instans après, la vit expirer, sans qu'une larme eût mouillé sa paupière.
C'est avec une terreur que le lecteur partagera sans doute que nous mettons sous ses yeux ces détails douloureux; la nudité du crime est effrayante, cependant il est de notre devoir de ne pas la voiler; plus elle blesse les regards, plus elle fait aimer la vertu.
D'après tous les renseignemens recueillis par la justice, il n'était plus permis de mettre en doute la profonde scélératesse du prévenu. Cependant il avait été jusque-là impossible de soulever le voile qui couvrait les premières années de la vie de Chevallier. Tout-à-coup un événement imprévu vint aider à trouver le mot de l'énigme et répandre un nouvel intérêt sur toute cette affaire.
Déjà on savait que l'accusé avait usurpé le nom de Chevallier qu'il portait. Il était de notoriété publique qu'un jeune homme de Lyon, nommé Chevallier, de la même taille, du même âge que l'accusé, avait été au service; mais on était encore incertain si ce n'était pas le prévenu. Soudain on apprend que le véritable Chevallier vit encore; qu'il est officier dans nos armées; il a perdu, il y a quelques années, son portefeuille et ses papiers. Il se trouve en ce moment en garnison à deux cents lieues de Lyon: on lui écrit, il arrive, on le confronte aussitôt avec l'accusé; ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre. L'imposteur est confondu.
Cependant il se rassure, et soutient qu'il se nomme Pierre-Claude Chevallier; qu'il n'a jamais connu d'autre nom, et que si ce n'est pas le sien, il a été induit en erreur par ceux qui l'ont élevé.