Auguste prit le lait qui lui fut présenté par Castaing, et fort peu de temps après, les vomissemens se succédèrent rapidement, et furent accompagnés de coliques. On se débarrassa sur-le-champ de toutes les déjections. Cependant l'état du malade empirait visiblement. Il demanda un médecin; Castaing lui proposa d'en faire venir un de Paris, mais Auguste voulut qu'on en prît un sur les lieux mêmes.
On alla chercher M. Pigache, médecin à Saint-Cloud, lequel ne put arriver qu'à onze heures du matin. Il demanda à Castaing ce qu'il pensait de la maladie; celui-ci répondit qu'il la regardait comme un cholera-morbus. M. Pigache ordonna des émolliens et se retira. Il revint vers trois heures, et trouva le malade encore plus mal. Castaing était sorti, pour la troisième fois de la journée. M. Pigache se plaignit de ce que ses prescriptions n'avaient pas été ponctuellement suivies. On lui promit plus d'exactitude, et il quitta le malade jusqu'à cinq heures. A son retour, il ordonna une potion calmante, et ne fut pas d'avis qu'on obtempérât au désir qu'avait manifesté le malade d'être transporté à Paris. Ayant annoncé, en se retirant, l'intention de revenir encore dans la soirée, Castaing lui dit que cela n'était pas nécessaire. Celui-ci, au reste, avait écrit la lettre qu'on a vue plus haut, et qui motiva l'arrivée du nègre Jean.
Les soins de ce fidèle domestique furent à peu près inutiles. Les symptômes alarmans augmentèrent; la respiration du malade était gênée; il ne pouvait plus avaler sa salive. Castaing, sur ces entrefaites, lui administra une cuillerée de potion; l'effet en fut prompt et malheureux: cinq minutes après, il eut une espèce d'attaque de nerfs; à partir de ce moment, il demeura constamment sans connaissance. Castaing le laissa dans cet état jusqu'à onze heures et demie du soir. Alors M. Pigache, averti par un domestique de la maison, à qui Castaing avait dit que son ami ne passerait pas la nuit, vint encore une fois.
Le corps du malade était couvert d'une sueur froide et parsemé de taches bleuâtres. Cependant une saignée ayant produit un peu de mieux, M. Pigache dit à Castaing qu'il regardait l'état de son ami comme à peu près désespéré, mais que pourtant une seconde saignée pourrait être salutaire; Castaing objecta que si elle n'était pas suivie du succès, on pourrait s'attirer des reproches. M. Pigache alors demanda un médecin de Paris; mais comme il était une heure du matin, Castaing fit observer que l'heure était trop avancée. On attendit donc, et, à trois heures, Jean partit avec deux lettres de M. Pigache, adressées à deux médecins de Paris, avec ordre de ramener l'un ou l'autre.
Pendant ce temps, Castaing, sur l'avis de M. Pigache, alla chercher le curé de Saint-Cloud, à qui il dit que le malade avait une fièvre cérébrale. Tandis que l'on administrait l'extrême-onction au moribond, Castaing resta à genoux dans un recueillement et dans une ferveur qui frappèrent le sacristain, émerveillé de tant de piété. Après la cérémonie, Castaing sortit de nouveau et resta dehors une ou deux heures. Il rentra vers six heures. Peu après, arriva le docteur Pelletan fils, qui, ainsi que le sieur Pigache, pensa que le malade était sans ressource. On tenta cependant quelques derniers remèdes qui ne produisirent aucun effet. Enfin Auguste expira, entre midi et une heure, au milieu des pleurs et des gémissemens de Castaing, qui paraissait accablé de douleur.
Quant aux médecins, ils furent frappés de surprise, et ils requirent la justice d'intervenir.
Le mystère qui paraissait envelopper cette mort aussi prompte qu'inopinée, demeurait jusque-là impénétrable et n'éveillait que des soupçons vagues. Afin de faire tomber le voile qui cachait le crime de Castaing, et pour mieux faire connaître aux lecteurs les moyens employés par lui pour le consommer, nous allons, empruntant le langage du procureur-général, dévoiler les parties de sa conduite, que, dans ces trois tristes journées, le criminel avait espéré tenir toujours cachées. Pour cela, il devient nécessaire de se reporter à la première de ces trois journées, celle du vendredi 30 mai.
On se rappelle qu'Auguste, après avoir pris la veille, vers son coucher, ce vin si suspect, avait passé une très-mauvaise nuit, si mauvaise que, de l'aveu même de Castaing, il n'avait pu se lever le matin.
On se rappelle également que ce même matin, dès quatre heures, Castaing était sur pied, et quittait son ami malade pour aller se promener, disait-il, dans le parc.
Castaing mentait quand il disait qu'il allait se promener; il allait à Paris. Il prenait une voiture pour s'y rendre plus vite, et pour revenir aussitôt, de manière qu'on n'attribuât en effet son absence qu'à une promenade. Et qu'allait-il chercher si vite et si mystérieusement à Paris? du poison. Quel poison? Le même que celui acheté déjà par lui, dix-sept jours avant la mort d'Hippolyte, du poison végétal, du poison qui ne laisse aucune trace de son passage dans l'organisation humaine; du poison dont les effets, au dire des médecins, étant identiques avec ceux que produisent certaines maladies, permettent toujours en présence des symptômes, de douter s'ils sont produits par l'empoisonnement ou par la maladie; de l'acétate de morphine enfin. Castaing arriva à Paris comme on ouvrait les boutiques. Il entra dans celle de M. Robin, pharmacien, rue de la Feuillade, no 5; il n'y trouva que l'élève, auquel, se donnant lui-même pour un commissionnaire, il présenta une ordonnance au crayon, signé, Castaing, docteur-médecin, pour se faire délivrer douze grains d'émétique. L'élève, effrayé de la quantité, qui est en effet plus que suffisante, administrée en masse, pour donner la mort, parut hésiter. Le prétendu commissionnaire lui dit que c'était pour le faire prendre en lavage, selon la méthode du docteur Castaing. Étourdi par ce grand mot, l'élève livra les douze grains.