«Non, M. le président; je saurai mourir, quoique je sois bien malheureux, et quoique des circonstances fatales m'entraînent dans la tombe! J'irai retrouver mes deux amis. On m'accuse de les avoir assassinés lâchement..... mais il y a une Providence! S'il y a quelque chose de divin dans l'être qui vit, ce quelque chose ira vous retrouver, ô mes amis, Auguste, Hippolyte! Ce ne sont point de vaines déclamations, je n'implore point votre miséricorde; je n'implore rien de ce qui est humain (élevant ses mains vers le ciel); mon espérance est maintenant dans la Divinité. Je marcherai avec délices à l'échafaud..... parce que ma conscience ne me reproche rien, parce que ma conscience ne m'accusera pas, lors même que je sentirai..... (Il porta les mains à son cou.) Hélas! il est des choses qu'on éprouve et qu'on ne peut exprimer.» Il ajouta d'une voix affaiblie: «Vous avez voulu ma mort; la voilà...»

L'avocat de la partie civile prit, d'une voix altérée, des conclusions tendantes à la nullité du testament d'Auguste Ballet; et la Cour se retira de nouveau pour délibérer sur l'application de la peine.

Pendant ce temps, les jurés étaient restés appuyés sur leurs bancs dans un morne silence. La nuit était fort avancée; les bougies qui commençaient à pâlir, la sombre lueur des lampes épuisées, tout concourait à donner à cette scène un aspect lugubre et déchirant. Me Roussel, l'un des avocats du prévenu, fondait en larmes. Castaing se pencha vers lui; son accent et ses gestes étaient pleins d'énergie. «Allons, lui dit-il, rassurez-vous, Roussel; regardez-moi: je ne pleure pas. Je vous remercie des efforts que vous avez faits pour ma défense; vous avez cru à mon innocence, je suis innocent en effet... Embrassez mon père, ma mère, mes frères... (Avec un accent douloureux.) ma fille... Vous me le promettez, n'est-ce pas?»

Puis, s'adressant aux jeunes avocats placés dans le parquet:

«Et vous, jeunes gens, qui avez assisté à mon jugement, vous, mes contemporains, assistez aussi à mon exécution. Ma fermeté ne se démentira pas; une prompte mort est la seule grâce que je demande... Je rougirais d'implorer la clémence...»

La Cour alors rentra en séance, et le président lut, d'une voix très basse, l'arrêt qui condamnait Castaing à la peine de mort. Cet arrêt le condamnait en outre à payer la somme de cent mille francs, à titre de dommages et intérêts à la partie civile, en raison du préjudice qu'il devait réparer.

Cette effrayante et mémorable procédure avait duré huit jours entiers, tant elle demandait d'efforts de la part des magistrats pour les amener à découvrir la vérité!

Castaing se pourvut en cassation contre l'arrêt de la Cour d'assises, et la Cour suprême s'occupa de cette affaire, le 4 décembre suivant. Les trois moyens de nullité sur lesquels se fondait le pourvoi de Castaing, malgré l'appui que leur prêta Me Odilon-Barrot, ne furent pas jugés admissibles par la Cour, qui, en conséquence, rejeta le pourvoi.

Le 6 décembre, deux jours après le rejet de son pourvoi, Castaing fut transféré des prisons de Bicêtre, où il avait été conduit le lendemain de sa condamnation, à la Conciergerie. Pendant tout le temps qu'il avait passé à Bicêtre, il avait été l'objet de la surveillance la plus active, parce que l'on craignait qu'il n'attentât à ses jours. Cette crainte n'était pas sans fondement, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la boîte d'une montre qu'on chercha à lui faire passer du dehors, et qui fut saisie, contenait du poison. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on vint lui annoncer sa translation à Paris, il fallut le réveiller d'un sommeil profond. Il paraît qu'il ne s'abusa pas sur le motif de cette visite, car il dit aussitôt: «Je vois ce que c'est.»

Arrivé à la Conciergerie, il écrivit à son ancienne maîtresse une longue lettre, remarquable par un mélange confus d'idées religieuses et philosophiques. Il se fit ensuite conduire à la chapelle, et s'entretint avec le prêtre qui devait l'exhorter à la mort. Comme il avait témoigné le désir de voir encore une fois son père et sa fille, l'autorité s'empressa de donner la permission nécessaire pour cette entrevue; mais, par des motifs demeurés inconnus, elle n'eut pas lieu. Castaing demanda par écrit la bénédiction de son père, qui lui fut envoyée. L'heure de l'exécution avait été avancée. A cette époque, c'était ordinairement à quatre heures que l'on exécutait les condamnés. On vint, un peu avant deux heures, annoncer à Castaing que l'heure fatale était arrivée. A cette nouvelle, ses forces l'abandonnèrent un instant, et il parut vivement regretter les deux heures dont, selon lui, sa vie se trouvait abrégée. A sa sortie du dernier guichet de la Conciergerie, il parut entendre sans beaucoup d'émotion les murmures de la foule qui de toutes parts se précipitait dans la cour du Palais-de-Justice. Il s'élança alors sur le crucifix, l'embrassa avec force et à plusieurs reprises. On fut obligé de le monter à bras sur la fatale charrette. Pendant qu'on le liait, il promenait ses regards autour de lui avec un air assez tranquille; mais, pendant le trajet du Palais à la place de Grève, son maintien fut loin de conserver la même assurance: il sembla que son courage l'eût tout-à-coup abandonné. Son visage, jusque-là fortement coloré, se couvrit d'une pâleur mortelle; sa tête, cédant aux secousses de la charrette, tombait sur l'épaule du confesseur, avec qui néanmoins il conversait de temps en temps, et dont il paraissait écouter attentivement les exhortations.