Quoi qu'il en soit, il subit son arrêt le 25 mars 1825, sur la place de Grève, à quatre heures de relevée.
LA VEUVE BOURSIER.
Il n'est point d'individu, si vertueux, si isolé, si obscur qu'il soit, qui puisse, à juste titre, se dire certain d'être toujours à l'abri des atteintes de la méchanceté. On aura beau tenir une conduite sans reproche; on aura beau cacher soigneusement sa vie; presque toujours et par cela même, on rencontrera des envieux, des ennemis acharnés qui, manœuvrant dans l'ombre, s'efforceront de dénaturer aux yeux du monde ce qui excite leur jalousie secrète, et ne réussiront que trop souvent à répandre des nuages sur le mérite qui les offusque. C'est là une des servitudes conditionnelles de notre état social, que personne ne peut éluder, et à laquelle l'homme sage tâche de se résigner d'avance. Il est sans doute bien disgracieux, bien pénible, par fois même infiniment douloureux, de se voir le point de mire des attaques de la calomnie; mais l'expérience de chaque jour a quelque chose de rassurant à cet égard, en ce qu'elle prouve qu'une vie pure est un impénétrable bouclier contre lequel viennent s'émousser les traits empoisonnés que décochent la haine et l'esprit de satire.
On cesse de jouir du même avantage, du moment que l'on transgresse les limites du devoir. Dès-lors on devient plus vulnérable; on s'est découvert, on montre son côté faible: l'ennemi n'est pas lent à en profiter. Une première infraction favorise la supposition de beaucoup d'autres. Procédant comme le mathématicien, du connu à l'inconnu, le public se laisse aller sans peine à croire que tel homme qui déjà s'est souillé d'un crime, a bien pu commettre un crime plus grand encore; et, il faut en convenir, dans ce cas, la prévention porte avec elle des preuves morales qui, bien qu'insuffisantes aux yeux de la justice, n'en sont pas moins accablantes pour l'accusé. Combien n'avons-nous pas vu de femmes adultères, prévenues de l'assassinat ou de l'empoisonnement de leurs maris! Certes, le premier crime de la plupart de ces épouses coupables n'est ordinairement que le point de départ de la seconde accusation dirigée contre elles. Rarement, on voit la malignité humaine assez audacieuse pour accuser une femme douce, paisible, attachée à son mari comme à ses devoirs, d'avoir eu, seulement une minute, l'horrible pensée d'abréger l'existence du père de ses enfans. Mais la femme qui a pu consentir à violer la foi conjugale, qui, sans pudeur comme sans remords, a pu former des liaisons scandaleuses, ne saurait revendiquer pour elle ce privilége exclusif de l'innocence. Si son époux succombe au milieu des déchiremens des plus horribles convulsions, déjà de ce seul fait surgira le soupçon le plus prononcé. Et si cette mort violente et subite est tenue presque secrète; si, au lieu de provoquer elle-même les investigations que réclame un événement de ce genre, la femme s'oppose vivement à tout ce qui pourrait faire découvrir la cause de la maladie et de la mort; si d'autres circonstances viennent corroborer ces circonstances déjà si graves; de quel poids seront les protestations et les dénégations de cette malheureuse, au tribunal de l'opinion publique? Son acquittement, prononcé peut-être faute de preuves suffisantes, ne l'absoudra pas aux yeux de la société doublement outragée; et les paroles de blâme, sorties de de la bouche du magistrat, forcé de suspendre le glaive des lois, malgré son intime conviction, équivaudront à une sorte de condamnation. Passons maintenant aux faits qui nous ont suggéré ces réflexions. Les voici tels qu'ils ressortent de l'acte d'accusation.
Guillaume-Étienne Boursier, marié, depuis 1809, avec Marie-Adelaïde Bodin, avait eu cinq enfans de cette union. Il faisait le commerce d'épicerie dans une boutique qu'il occupait au coin de la rue de la Paix et de la rue Neuve-Saint-Augustin. Le commerce de Boursier prospéra à tel point que, plusieurs années après son mariage, ses bénéfices annuels s'élevaient à près de onze mille francs. Peu de temps avant sa mort, il avait manifesté l'intention de ne continuer à travailler que pendant quatre ans encore, attendu qu'à cette époque, il espérait réaliser 15,000 livres de rente.
Boursier était d'un naturel vif et emporté, mais très-bon et très-obligeant. Il avait beaucoup d'amis, et jouissait de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. Les personnes qui habitaient son domicile étaient la veuve Flamand, sa tante, âgée de soixante-onze ans; la fille Joséphine Blin, cuisinière, depuis quatre mois au service de sa maison; les nommés Delonge et Béranger, garçons de magasin, et la demoiselle Reine, fille de boutique: le nommé Halbout, qui était chargé de la tenue des livres, ne demeurait pas chez Boursier.
Le 25 mars 1822, Boursier avait acheté chez le sieur Bordot, son ami, droguiste, une demi-livre d'arsénic pour faire périr les souris et les rats qui s'étaient multipliés dans ses caves et ses magasins; il avait en outre acheté, vers la même époque, de la mort-aux-rats, qui était en pâte malléable.
Boursier, avec un nommé Bailli, son commis, prépara, avec une partie de l'arsenic, des boulettes qui furent placées dans la cave. Bailli, qui avait coopéré à cette opération, remit à Boursier le restant de l'arsenic, que celui-ci rangea. Il paraît que ce qui restait de la mort-aux-rats fut placé dans un casier à bouteilles.
Boursier et sa femme vivaient en très-bonne intelligence. Vers le milieu de 1821, un nommé Charles, qui connaissait la veuve Flamand, lui présenta le sieur Kostolo, natif de Constantinople, et d'origine grecque; ce Kostolo cherchait une place de valet-de-chambre. Par le récit vrai ou supposé des malheurs qui le poursuivaient, ainsi que sa famille, il parvint à intéresser la veuve Flamand, qui le recommanda à sa nièce, la femme Boursier.