M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir.

—Vous croyez donc—reprit-elle avec un accent de reproche dont il fut complètement la dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais si timide qu’on m’avait donné le nom de la Sauvage du Dauphiné.

Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.

—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle en remarquant son sourire,—vous ne me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu autrefois.

—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?—fit Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mme de Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de l’idéalité davantage.

—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui, très certainement, je le crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais maintenant.

—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—reprit vivement M. de Maulévrier.—Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait.

—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous me dites là des galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux.

—Mais ceci est terriblement absolu,—fit Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la suprématie du pape.

—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit Mme de Gesvres;—la suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible infidélité.