—Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,—dit Mme d’Anglure.
—Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent, vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile; puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En le laissant derrière moi,—ajouta-t-elle avec un regard ineffable,—il souffrira moins.
—Mais...—dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue.
—Mais,—interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher le sang de nouveau,—pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage. Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde à son bonheur; c’était pour que mon souvenir—le souvenir d’une amie morte de chagrin à cause de vous deux—ne se mît pas entre vous et n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne, quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir.
—Ah! malheureuse enfant,—reprit avec emportement Mme de Gesvres, poussée à bout par un aveuglement si obstiné,—comment donc faire pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien; mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne l’eusse pas pu!
Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse. Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, avec une grande sécheresse:
—Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas.
—Adieu donc, Caroline,—fit Mme de Gesvres sans amertume et en se levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose de solennel et de posé qui choquait vivement son bon goût et son instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la rage de se sacrifier en mourant.
Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours après dans son illusion indestructible,—les croyant heureux et leur pardonnant,—illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au titre du livre si vrai qu’on appelle le Bonheur des sots.