—Par exemple,—interrompit railleusement l'abbé,—voilà comme jamais tu n'aurais pu voir mademoiselle Aimée de Spens, Fierdrap!

—Et je te jure...—dit le baron, qui n'écoutait plus et qui voulait raisonner.

—...Que cela n'allait pas mal à cette grande fille d'auberge,—interrompit encore l'abbé.—Parbleu! je le crois bien. Elle avait versé de son robuste bras rose hâlé assez de cruches de bière aux palefreniers du Richmond pour jouer de l'amphore... et du reste, avec grâce! Mais mademoiselle Aimée de Spens n'était pas de cet acabit de beauté-là. Ne t'avise jamais, Fierdrap, de lui comparer personne! Ma sœur a raison. On ne vit pas assez longtemps pour rencontrer dans sa vie deux femmes comme celle-là a été... La beauté unique de son temps, mon cher! Et elle aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau ici-bas! il n'y aura pas d'histoire pour elle... pas plus que pour les onze héros qui l'ont aimée. Elle n'en aura déshonoré aucun; elle ne sera entrée dans la baignoire d'aucune reine; elle ne comptera point parmi les intéressantes ravageuses de ce monde, qui le bouleversent du vent de leurs jupes! Pauvre magnifique beauté perdue, qui n'entend même pas ce que je dis d'elle, ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n'aura été dans toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu!»

Pendant que l'abbé de Percy parlait, le baron de Fierdrap regardait celle qu'il avait appelée le solitaire plaisir de Dieu, travaillant alors à sa broderie avec ses deux mains de madone. Il clignait de l'œil, M. de Fierdrap. C'était son tic et il en faisait une finesse. De son autre œil qu'il ne fermait pas, de son œil gris, émerillonné, l'ancien uhlan allait du beau front d'Aimée couronné de ses cheveux d'or bronze, de ce beau front à la Monna Lisa, au centre un peu renflé duquel le rayon de la lampe qui y luisait attachait comme une féronnière d'opale, jusqu'à ces opulentes épaules moulées dans la soie gris de fer collant au corsage, et peut-être pensait-il, en voyant tout cela, que, malgré le temps, malgré la douleur, malgré tout, il restait du plaisir solitaire de Dieu d'assez riches miettes pour que les hommes, et les plus difficiles des hommes, pussent faire encore une ripaille de roi.

Mais il ne dit pas ce qu'il pensait... Si des incongruités zigzaguèrent un instant dans son cerveau, il les contint sous sa perruque aventurine, et mademoiselle de Percy reprit son histoire, en haletant, comme une locomotive qui repart:

«Comme elle était une orpheline, et, malheureusement, la dernière de sa race, Aimée de Spens passait une partie de ses jours avec nous, graves filles de trente ans, qui lui faisions comme une troupe de mères... Depuis quelque temps, elle habitait Touffedelys, quand elle y vit pour la première fois ce jeune inconnu qu'elle a aimé, et dont nous avons toujours ignoré le vrai nom, le pays et les aventures. A-t-elle su tout cela, elle? Dans les longues heures passées front à front sous les profondes embrasures de chêne de la grande salle de Touffedelys, où nous les avons tant laissés causer à voix basse dès que nous eûmes appris qu'ils s'étaient promis l'un à l'autre, lui aura-t-il révélé le secret de sa vie? Mais si cela fut, elle l'a bien gardé. Tout est enterré dans ce cœur avec son amour! Ah! Aimée de Spens, c'est une tombe, mais une tombe sous une plate-bande de muguets calmes! Tenez! monsieur de Fierdrap, regardez l'air placide de cette fille finie, dont la vie, depuis vingt ans, est désespérée et si simple, de cette créature digne d'un trône, et qui mourra pauvre Dame en chambre du couvent des Bernardines de Valognes. Elle n'entend plus; elle écoute à peine; elle n'a pour tout que ce sourire charmant qui vaut mieux que tout et qu'elle met par-dessus tout. Elle ne vit que dans sa pensée, que dans ses souvenirs, qu'elle n'a jamais profanés par une confidence! oubliant le monde et résignée à l'oubli du monde, ne voyant que l'homme qu'elle a aimé...

—Non! Barbe, non! elle ne le voit pas!—fit ingénument mademoiselle Sainte, toujours au seuil du monde surnaturel, et qui prit au pied de la lettre la métaphore, assez modeste pourtant, de mademoiselle de Percy.—Depuis qu'il est mort, elle ne l'a jamais vu, mais elle n'en est pas moins hantée... et c'est plus particulièrement au mois dans lequel il a été tué, qu'il revient! C'est pour cela qu'elle ne peut pas, pendant ce mois-là, rester seule dans sa chambre quand la nuit est tombée. Toute sourde et archi-sourde qu'elle est, elle y entend très bien alors des bruits étranges et effrayants. On y soupire dans tous les coins et il n'y a personne! Les anneaux de cuivre des rideaux grincent sur leurs tringles de fer, comme si on les tirait avec violence... Une fois, je les ai entendus avec elle, et je lui dis tout épeurée, car les cheveux m'en grigeaient sur le front: «C'est bien sûr son âme qui revient vous demander des prières, Aimée!» Et elle me répondit gravement et moins troublée que je n'étais: «Je fais toujours dire une messe à l'autel des morts, le lendemain des soirs où j'entends cela, Sainte!» Or, c'était bien vrai que c'était sa messe qu'il voulait, car, une fois, Aimée ayant tardé d'un jour à la faire dire comme d'habitude le lendemain des bruits, ils devinrent affreux la nuit suivante. Les rideaux semblèrent fous sur leurs tringles, et toute la nuit les meubles craquèrent comme des marrons qu'on n'a pas coupés et qui sautent hors du feu!

—Eh bien,—reprit mademoiselle de Percy, mécontente d'avoir été pendant si longtemps interrompue,—cette Aimée qui croit aux fantômes, mais pas comme vous, Sainte!—elle lui payait par ce petit mot de mépris son interruption, à cette pauvre et benoîte brebis du bon Dieu, qui avait bêlé hors de propos,—cette Aimée qui peut très bien croire à ceux-là qu'elle voit dans son cœur, a toujours été et est encore pour nous, monsieur de Fierdrap, un mystère, plus profond et plus étonnant que le mystère de son fiancé. Lui, n'a fait que paraître et disparaître. Quoi donc d'étonnant à ce que nous n'en ayons jamais rien su?... Mais nous avons vécu vingt-cinq ans avec elle, et nous n'en savons pas sur elle beaucoup davantage! Quand cet inconnu, resté pour nous un inconnu, vint au château de Touffedelys, il fut précisément amené par notre chevalier Des Touches. Aimée connaissait le chevalier. Elle l'avait vu à plusieurs reprises dans l'Avranchin, chez une de ses tantes, madame de la Roche-Piquet,—une vieille Chouanne, qui ne pouvait pas chouanner comme moi, car elle était cul-de-jatte, mais qui chouannait à sa manière, en cachant, le jour, des Chouans dans ses celliers et dans ses granges pour les expéditions de nuit. Aimée avait retrouvé le chevalier à Touffedelys, et moi qui, dès lors, avec ma laideur cramoisie, n'avais qu'à observer l'amour... dans les autres, j'avais craint parfois, mais sérieusement, qu'elle ne l'aimât... Du moins, toujours, quand le chevalier était là... était-ce l'effet de la beauté éblouissante de cet homme, peut-être plus fémininement beau qu'elle?... j'avais remarqué sur les paupières obstinément baissées de la belle et noble Aimée un frissonnement, et, sur son front rose, un ton de feu, qui m'avaient souvent inquiétée... Ame de ma vie! ils auraient fait, cela n'est pas douteux, un superbe couple. Mais outre que le petit chevalier de Langotière n'était pas de souche à épouser une de Spens, il semblait, à ma Minerve, à moi, qu'un homme comme Des Touches devait être terrible à aimer!

«Dieu y para. Elle ne l'aima point. Celui qu'elle aima fut, au contraire, ce compagnon du chevalier, qui arriva avec lui une nuit à Touffedelys, par une de ces épouvantables tempêtes que Des Touches préférait au calme des nuits claires, pour ses passages.

«Vous souvient-il de cette nuit-là, Ursule?... Nous ne dormions pas; nous étions dans le grand salon, occupées, vous et Aimée, à faire de la charpie, et moi à fondre des balles, car je n'ai jamais aimé les chiffons; veillant comme ce soir, mais moins tranquilles. Tout à coup, le cri de la chouette s'entendit et tous deux entrèrent, dans leurs peaux de bique ruisselantes, semblables à des loups tombés dans la mer. Le chevalier Des Touches nous présenta son compagnon comme un gentilhomme qui avait fait longtemps la guerre du Maine sous le nom de M. Jacques qu'on lui donnait encore...