«C'est au moment où il sortait de là que nous avions revu M. Jacques. L'idée d'Aimée, sans doute, le fit revenir plus vite à Touffedelys que ses autres compagnons, mais douze heures après, à l'exception de Vinel-Aunis, ils y étaient tous. M. Jacques ignorait le sort de Vinel-Aunis. Nous crûmes qu'il était mort. Il ne l'était pas. Il avait reçu dans le ventre un coup furieux de la baïonnette d'un Bleu, et il avait eu l'énergie de faire plus d'un quart de lieue dans le bois, contenant avec sa main ses entrailles près de s'échapper, et, dans cet état, de gagner la cahute d'un sabotier Chouan... Ces détails, que nous avons sus plus tard, nous les ignorions. Nous pensions qu'il avait laissé sa vie dans cette affaire, et cela nous paraissait une chose si simple, que bientôt nous n'en parlâmes plus. Mais il n'en était pas de même de Des Touches. Qu'était devenu Des Touches?... Pour recommencer demain, comme l'avait dit M. Jacques, il fallait avoir des nouvelles de Des Touches. Il n'en venait aucune à Touffedelys.—Une femme inspire moins de défiance qu'un homme. Je proposai à ces messieurs d'aller à Avranches en chercher.
«Ils acceptèrent, et j'y allai, monsieur de Fierdrap. Je n'étais pas novice, je vous l'ai dit; j'avais bien des fois porté des dépêches aux chefs des différentes paroisses, sous toutes sortes de déguisements. Pour me mêler mieux aux gens de la ville et pour détourner tout soupçon, je me déguisai en femme du peuple. Je passai un déshabillé de droguet; je posai sur mes cheveux, qui, depuis la guerre, ne connaissaient plus qu'une espèce de poudre,—celle avec laquelle on frise l'ennemi!—cette coiffe des Granvillaises qui ressemble à une serviette pliée en quatre qu'on se plaquerait sur la tête. On mit des hottes sur une de nos juments poulinières, et un panneau couvert de peau de veau avec son poil; et assise de côté là-dessus, un de mes pieds en sabots dans une de mes hottes, l'autre pendant sur le cou de ma jument, je m'en allai vers Avranches d'un bon trot d'allure. J'avais, pour les vendre au marché, mes hottes pleines de beaux pains de beurre enveloppés dans des feuilles de vigne. Vous parliez de mon caleçon de velours rayé, il n'y a qu'un moment, mon frère, et de mes grandes bottes à la Frédéric?—ajouta-t-elle avec la seule coquetterie qui lui fût possible, la coquetterie d'avoir porté de pareilles bottes;—mais ce jour-là, votre sœur, mon frère, la cousine des Northumberland, était tout simplement une beurrière des faubourgs de Granville. Oui! voilà ce qu'était, pour le quart d'heure, Barbe-Pétronille de Percy-Percy!
... Mademoiselle de Percy,
en marchande de beurre, à Avranches...
—Barbe, sans barbe!—dit l'abbé, qui se prit à rire,—mais digne de la porter.
—Elle m'est venue depuis,—dit-elle, en riant aussi,—mais trop tard, depuis que je n'en ai que faire, et que j'ai repris, pour ne plus les quitter, ces ennuyeux jupons qui me vont à peu près comme à un grenadier. Je n'avais alors qu'un petit bout de moustache brune qui, avec ma figure à la diable, me donnait l'air assez dur sous ma serviette pliée en quatre, et justifiait le mot d'un drôle d'Avranches, qui faisait les beaux bras au marché et qui se permit de mettre ses deux mains autour de ma grosse taille. Je lui avais allongé sur les doigts le meilleur coup du manche de mon couteau à beurre.
«—Ne fais pas tant ta mijaurée!—m'avait-il dit furieux;—il n'y a pas de quoi. Après tout, tu n'es pas si fraîche que ton beurre, la grosse mère!
«—Mais je suis plus salée!—lui répondis-je, le poing sur la hanche, comme une vraie harangère de Bréhat,—et si tu veux y goûter, polisson, tu vas le savoir!»
«C'est à cela seul que se bornèrent tous les dangers que courut, à Avranches, l'honneur de votre sœur, mon frère. J'y fis ce qu'on appelle un bon marché. Tout en vendant mes pelotes de beurre, j'arrondis ma pelote de nouvelles. Je ramassai tous les bruits, tous les commérages de la ville. Elle n'était pas remise de la chaude alarme que nos Douze lui avaient donnée. On ne parlait partout que des faux blatiers et du feu mis à la prison. On disait, en les exagérant peut-être, le nombre des personnes qui avaient péri dans cette batterie. On montrait encore, sur le champ de foire, des mares de sang... «Mais, au moins,—criaient les trembleurs,—nous sommes délivrés du Des Touches!» Cet appât ne devait plus faire revenir les Chouans. La nuit du lendemain de ce jour terrible, dont les événements avaient si profondément bouleversé Avranches, on avait fait quitter secrètement la ville au prisonnier. On l'avait jeté avec ses fers dans une petite charrette recouverte de planches, et, tout le bataillon des Bleus l'escortant, il était parti, sans tambour ni trompette, pour Coutances, où il devait être jugé, et certainement condamné à mort.
«Je revins grand train à Touffedelys apprendre à nos amis ce changement de prison de Des Touches, qui le plaçait plus loin de notre portée et dans des conditions de captivité plus dures à surmonter que les premières; car à la guerre, toute tentative, avortée une fois, devient plus difficile de cela seul qu'elle a avorté: l'ennemi est prévenu, il veille davantage. M. Jacques avait dit la pensée de tous ses compagnons, en disant qu'il fallait recommencer l'entreprise.