«Ce fut grand jour à Touffedelys,—reprit mademoiselle de Percy,—que le jour qui précéda notre départ pour Coutances, et, pour moi, je vivrais cent ans, que je me rappellerais le plus léger détail de cette espèce de veillée d'armes! On commença, bien entendu, par panser les blessés, les blessés qui plaisantaient et riaient de leurs blessures, la meilleure manière de s'en parer! Le plus blessé de tous, et pour cette raison celui qui de tous plaisantait et piaffait davantage, était M. de Cantilly, à qui, par parenthèse, vous donnâtes si joliment votre mouchoir à la Marie-Antoinette, ma chère Sainte! Vous le rappelez-vous? Oui! n'est-ce pas? Il n'eut qu'à vous dire galamment. «Si vous voulez que mon bras ne me fasse plus souffrir, mademoiselle, donnez-moi votre mouchoir de cou pour en faire une écharpe. Mon autre bras n'en ira que mieux!» Et vous, sans vous faire prier davantage, vous l'ôtâtes de votre cou, mon innocente, et vous le lui donnâtes, tiède de vos épaules. Après les blessés, on s'occupa des armes. Ces armes que nous avions cachées, et en réserve, dans ce château, tombé, à ce qu'il semblait, en quenouille, furent mises en état de bien faire. Une vingtaine de belles mains parmi lesquelles il y avait les deux belles qui festonnent là-bas, sous cette lampe, monsieur de Fierdrap, se noircirent à faire des cartouches pour nos hommes. Nous étions à peu près, à ce moment-là, une quinzaine de femmes à Touffedelys. Quoique les Douze n'eussent pas réussi dans leur entreprise sur Des Touches, nous avions—l'inquiétude sur leur sort une fois passée et l'événement connu—repris cette gaieté qui nous revenait toujours après les catastrophes, et qui est peut-être l'obstination de l'espérance! Toutes, nous avions foi en nos héros. «Ils n'ont pas réussi hier, eh! bien, ils réussiront demain!» disions-nous, et chacune de vous autres, qui étiez plus femmes que moi, mesdemoiselles, retrouvait les rires et les légers propos de la jeunesse, au milieu de nos guerrières occupations.

«Aimée elle-même, toujours sérieuse comme une reine, mais qui avait vu revenir de la première expédition son fiancé sans une seule blessure, s'épanouit malgré sa réserve, dans un sentiment qui était plus que de l'amour, qui était de la fierté heureuse! Oui! le seul jour où j'aie vu Aimée, cette magnifique rose fermée et toute sa vie restée en bouton, nous montrer un peu de l'intérieur de son calice, fut ce jour qui précéda notre départie pour Coutances et le malheur qui allait la frapper.

«Nul pressentiment ne l'avertit de ce qui devait si tôt suivre... et quand M. Jacques, triste ce jour-là plus que les autres jours parmi ses compagnons joyeux, nous dit, à lui, son pressentiment, c'est-à-dire qu'il mourrait dans cette seconde expédition...

—Oui!—interrompit mademoiselle Ursule de Touffedelys,—c'est à moi qu'il le dit et à Phœbé de Thiboutot, qui étions ses voisines de table, au souper après lequel vous deviez partir dans la nuit. On était au dessert. Tous ces messieurs, très animés, parlaient du lendemain comme d'un jour de fête. On avait bu à la santé du Roi et à l'enlèvement du chevalier Des Touches. Lui seul, M. Jacques, restait sombre, son verre plein. Phœbé de Tiboutot, qui n'était que depuis peu à Touffedelys, et qui, d'ailleurs, était légèrement follette, lui dit, comme une enfant qu'elle était:—«Pourquoi êtes-vous si triste, vous? Vous ne croyez donc pas au succès de l'enlèvement du chevalier?...»—Et il lui répondit en regardant Aimée, comme si cela expliquait tout:—«Pardon, mademoiselle; je crois très fort à l'enlèvement de Des Touches, mais je suis sûr que j'y mourrai.—Alors, pourquoi y allez-vous?»—lui dis-je. Car après tout ce qu'il avait fait et ce qu'on racontait de lui, dans le Maine, il n'y avait pas à douter de sa grande bravoure. Mais je me sentis coupée par le ton qu'il prit, et je me souviendrai toujours de l'expression de sa figure, quand il me répondit:—«Mademoiselle, c'est une raison de plus!»

—Eh bien,—reprit mademoiselle de Percy,—ce pressentiment de M. Jacques, qui fut un avertissement de sa destinée, ce pressentiment dont j'aurais haussé les épaules alors et auquel j'ai bien pensé sérieusement depuis, Aimée ne le partagea pas, et elle crut, sans doute, qu'elle pourrait le lui ôter du cœur en réalisant, comme elle fit ce soir-là, l'idée qui devait le plus enivrer un homme épris comme il l'était et lui faire oublier toutes les chances de l'avenir dans la minute présente, qui lui apportait un tel bonheur! A partir du jour où elle nous avait appris, avec la simplicité d'un amour si résolu et si dévoué dans une âme aussi pudique que l'était la sienne, que sa foi était engagée à M. Jacques, tout avait été dit entre elle et nous... Elle, elle était trop imposante dans sa réserve, et nous, nous étions trop confiants dans la noblesse de son âme, pour lui adresser jamais la moindre question sur M. Jacques. Quoi qu'il fût, il avait l'honneur d'être le fiancé d'Aimée de Spens, et cela suffisait... Mais ce jour-là, Aimée voulut qu'il fût davantage. Elle voulut qu'il fût son mari aux yeux de tous, et que le mariage, impossible dans ce temps, où il n'y avait plus de chapelle à Touffedelys pour le faire et à dix lieues à la ronde de prêtre pour le célébrer, s'accomplît au moins, par la promesse et par le serment, devant ces dix hommes, ses frères d'armes, avec qui, peut-être, le lendemain, il allait mourir.

—Eh! elle commence à m'intéresser, votre demoiselle Aimée!—fit candidement le baron de Fierdrap.

—C'est bien heureux!—dit plaisamment l'abbé.—Préfères-tu encore ton dauphin, qui n'en était pas un, ô pêcheur plein de sagacité?...

—Ah! elle vous intéresse?...—dit impétueusement mademoiselle de Percy, qui tira son histoire des parenthèses de l'interruption, comme elle tirait son aiguille à laine de sa tapisserie.—Je ne m'en étonne pas, monsieur de Fierdrap! Nous n'avons vu agir qu'une fois cette Aimée, et c'était ce soir-là, et je vous jure que, ce soir-là, elle ne descendit pas sa race... Cette soirée paya toute sa vie. Toute sa vie depuis a été le malheur, le veuvage, la surdité, un bout de feston derrière lequel on cache sa rêverie et la pauvreté d'une violette au pied d'un tombeau; mais, ce soir-là, où elle voulut se fiancer publiquement à M. Jacques comme si elle s'y était déjà fiancée en secret, elle nous donna en une fois la mesure de ce qu'elle aurait pu être si, comme à tant d'autres, le cadre des circonstances ne lui avait pas manqué et n'eût pas été plus petit qu'elle!

«Ce qu'elle avait voulu eut lieu comme elle l'avait voulu, et donna un caractère d'exaltation nouvelle à cette journée d'enthousiasme et de joie virile. Aimée n'avait dit à personne le projet qui devait donner à l'homme dont elle était aimée un bonheur à essuyer toutes ses tristesses et à lui mettre au front les rayonnements des cœurs heureux.—Avait-elle entendu ce que M. Jacques vous avait répondu, Ursule, ou même avait-elle besoin de l'entendre pour savoir ce qu'il y avait dans ce cœur triste où elle vivait?... Mais toujours est-il qu'elle se leva de table peu d'instants après, et que sa meilleure amie, Jeanne de Montevreux, la suivit. On n'y prit pas garde; on parlait de l'expédition du lendemain et de ce départ attendu, souhaité, qui aurait lieu dans quelques heures... lorsque, au bout d'un certain temps qu'on ne calcula pas, elle rentra avec Jeanne de Montevreux dans la salle de Touffedelys. En rentrant, dès le seuil, elle nous fit l'effet d'une apparition. Ce n'était plus la même femme. Elle était toute en blanc et en voile... Et, par la manière dont elle marcha vers la table où nous étions, nous sentîmes, et moi toute la première, baron, que quelque chose de grand allait se passer.

«—Messieurs,—dit-elle d'une voix altérée, pleine d'émotion, mais de résolution aussi,—vous allez partir tout à l'heure. Quand reviendrez-vous et combien reviendrez-vous?... Dieu seul le sait. Un de vous, de douze que vous étiez, n'est pas revenu d'Avranches. Il peut en manquer encore un... peut-être plusieurs, à votre prochain retour. Eh bien, j'ai voulu, pendant que vous êtes tous ici encore, vous prier d'être les témoins de mon mariage avec M. Jacques... Acceptez-vous?...»