«En trois secondes, chacun fut prêt. J'allai prendre les vêtements de Chouan sous lesquels j'avais fait, en divers temps, plus d'une expédition nocturne. Le seul plan que nous eussions alors était de marcher réunis jusqu'au grand jour, pour nous disperser et nous rejoindre près de Coutances, dans la campagne, une place que La Varesnerie, qui connaissait bien le pays, nous indiqua, chez des paysans sûrs, Chouans même à l'occasion, et où nous pourrions cacher nos armes. Deux ou trois au plus d'entre nous devaient se risquer dans la ville et prendre des renseignements sur le prisonnier et sur la prison.

«C'était à la tombée de la nuit que nous avions résolu de nous armer et d'entrer dans Coutances; car avec une ville aussi calme, où la moindre chose était toujours sur le point de faire événement, et qui, de plus, avait pour se garder une forte garnison d'infanterie, ce n'était vraiment que pendant la nuit et par surprise qu'on pouvait enlever Des Touches.

... Ce n'était vraiment que par surprise et
pendant la nuit qu'on pouvait enlever Des Touches...


VII

LA SECONDE EXPÉDITION

«Rien de particulier, monsieur de Fierdrap, ne marqua l'espèce de marche forcée que nous fîmes de Touffedelys à Coutances,—continua la vieille chroniqueuse, qui avait repris son aplomb, un instant troublé, à présent et à mesure qu'elle entrait dans le récit d'un fait de guerre auquel elle avait pris part et qui lui faisait dire nous avec un bonheur qui touchait presque à la sensualité.—Dans ces temps-là, les routes étaient plus mauvaises qu'aujourd'hui, et, pour cette raison, bien moins fréquentées. D'ailleurs, ce n'était pas la route départementale, qu'on appelait la grande route, que nous avions prise. La grande route voyait deux fois par jour la diligence, escortée de gendarmes à cheval; car les Chouans avaient une idée qui motivait cette bandoulière de gendarmes: c'est que la guerre paye partout la guerre, et que l'argent du gouvernement qu'ils voulaient mettre par terre leur appartenait. Malgré ce principe, ce jour-là nous avions évité soigneusement cette diligence et ses gendarmes protecteurs et nous avions pris la traverse, qu'en notre qualité de Chouans nous connaissions très bien, pour l'avoir longtemps pratiquée... Nous arrivâmes donc d'assez bonne heure chez les paysans de La Varesnerie, et bien nous prit de n'avoir rencontré sur notre route personne de contrariant et d'avoir eu la jambe assez leste, malgré la danse d'où nous sortions, puisque, à notre arrivée, ces paysans, qui demeuraient à un quart de lieue des faubourgs de la ville, nous apprirent que Des Touches avait été condamné la veille au soir par le tribunal révolutionnaire de Coutances, et qu'il devait être raccourci le lendemain. Il paraît, du reste, qu'il s'était conduit avec le tribunal révolutionnaire de manière à exaspérer davantage un fanatisme de haine politique qui n'avait pourtant pas besoin d'être exaspéré. Du caractère incompressible qui était le sien et qu'il ne démentit jamais, il avait dédaigné de répondre aux questions des juges, et il était resté fermé et rebelle à toutes les interrogations et même à toutes les supplications de ceux-là qui semblaient prendre intérêt à son destin, leur opposant un silence qu'il ne rompit point, même par un cri ou par un soupir, et une impassibilité de sauvage... De pareilles nouvelles, confirmées d'ailleurs par les deux ou trois d'entre nous qui étaient entrés dans Coutances, et qui avaient vu la guillotine déjà dressée et prête sur la place des exécutions, nous mettaient dans la nécessité d'agir comme la foudre et de ne plus compter que sur l'énergie seule, l'énergie en ligne droite et courte, qui n'avait plus le temps de se replier dans la ruse (comme on l'avait fait à Avranches), et qui devait tout simplifier, comme le coup droit dans le maniement de l'épée, par la rapidité de son action.

«—Il n'y a pas deux partis à prendre,—nous dit M. Jacques, et c'était à tous notre avis.—Il faut, cette nuit, à l'heure où la ville commencera d'être endormie, tenter d'ensemble une brusque entrée dans la prison et y prendre ou y délivrer Des Touches par la force. Ce sera rude, messieurs! La prison est située au centre de trois cours spacieuses qui s'enveloppent les unes les autres. Dans la première et la plus extérieure de ces cours, est une sentinelle qui, en tirant son coup de fusil, fera sortir tout le corps de garde placé dans la rue à côté, lequel, en faisant décharge sur nous, fera venir à son tour toute la garnison de la ville. Si les bourgeois s'en mêlent, ils peuvent nous jeter par leurs fenêtres les premières choses qui leur tomberont sous la main, ou par leurs portes entre-bâillées nous fusiller au détour de ces rues dont nous ne connaissons pas le réseau.