«Nous rîmes et nous passâmes, oubliant la bonne femme en tournant le coin de la rue et en nous trouvant nez à nez avec la guillotine, droite et menaçante devant nous, attendant son homme... Embuscade funèbre! C'était la place des exécutions. La prison n'était pas loin de là. Nous descendîmes, comme des gens qui dévalent à l'abîme, cette rue qui va de la prison à la place de l'échafaud, et qu'on appelle dans toute la ville la rue Monte-à-Regret, cette rue qu'il nous fallait empêcher Des Touches de monter le lendemain! La prison blanchissait au bout de cette espèce de boyau sombre, sur une autre place. Nous nous arrêtâmes... le temps de respirer.»

Elle contait comme quelqu'un qui a vécu de la vie de son conte. L'abbé et le baron, eux, ne respiraient plus.

«Ah! c'était le moment,—fit-elle,—le moment terrible où l'on va casser le vitrage et où l'on serait perdu si, en la brisant, une seule vitre allait faire du bruit!... La sentinelle, dans sa houppelande bleue, se promenait nonchalamment, son fusil penché dans l'angle de son bras, de l'un à l'autre côté du porche, comme un chapier d'église, à vêpres. Le dernier rayon vacillant de cette lune, qui devait ressembler une heure après à un chaudron de bouillie froide et qui nous rendit ce dernier service, tombait à plein dans la figure du soldat en faction et l'empêchait de distinguer nos ombres mobiles dans l'ombre arrêtée des maisons.

«—Je me charge de la sentinelle,» dit à voix basse Juste Le Breton à M. Jacques, et d'un bond il fut sur elle et l'enleva, houppelande, fusil, homme et tout, et disparut avec ce paquet sous le porche de la prison, en nous faisant le passage libre. Comment s'y était-il pris, ce diable de Juste?... Mais la sentinelle n'avait pas poussé un seul cri.

«—Il l'aura poignardée!—fit M. Jacques.—Allons! c'est à notre tour, messieurs. Nous pouvons avancer...»

«Et tous, avec lui, serrés les uns contre les autres comme les grains d'une grappe, nous nous précipitâmes dans la première cour de la prison.

«C'était une cour parfaitement ronde, dont l'enceinte intérieure ressemblait à la cour d'un cloître, avec des arcades très basses et des piliers trapus. Elle était vide. Où était passé Juste?... Nous fouillâmes du regard sous ces arcades noires où l'on ne voyait rien, entre ces piliers blancs où il avait porté peut-être la sentinelle égorgée; mais, bah! il saurait bien nous retrouver, et nous franchîmes au pas accéléré la deuxième cour, aussi déserte que la première, pour arriver d'une haleine à la prison, qui était au fond de la troisième... Ah! nous allions vite. Nous avions aux reins la pique de la nécessité! Nous vîmes vaciller une lueur à un petit corps de bâtiment avancé attenant à la geôle, et qui ressemblait à ce qu'on appelle, en terme de construction militaire, une poivrière. Le geôlier n'était pas couché. Ce n'était plus l'énergique Hocson d'Avranches, avec son cœur désolé et implacable; c'était tout simplement, celui-là, une bête brute à bonnet rouge, savetier pour les gens de la ville, entre deux tours de clef. Comme c'était jour de décade ce jour-là, et qu'il avait à livrer le lendemain des chaussures à ses pratiques, il veillait... Sa femme et sa fille, une enfant de treize ans, dormaient dans une espèce de soupente très élevée et à laquelle on montait avec une échelle. Nous vîmes tout cela à travers une vitre crasseuse qu'une lampe à crochet éclairait d'un jour rouge et fumeux... Nous ne le prévînmes pas; nous ne l'appelâmes pas; nous ne frappâmes pas doucement à sa porte; mais, poussés par une nécessité d'agir à la manière des boulets, comme l'avait dit M. Jacques, des onze crosses de nos carabines, qui ne firent qu'un seul coup dans cette porte, nous la fîmes voler sur ses gonds et nous tombâmes comme un tonnerre sur cet homme, terrassé d'abord, puis relevé de terre, mis sur ses pieds et tenu au collet par deux poignes vigoureuses, avec injonction, le couteau sur le cœur, de livrer ses clefs et de nous conduire à Des Touches. Vous le savez, monsieur de Fierdrap, les Chouans avaient une renommée sinistre, et parfois ils l'avaient méritée. On les voyait toujours un peu à la lueur des horribles feux qu'ils allumaient sous les pieds des Bleus. L'épouvante publique leur donnait un des noms du diable: on les appelait Grille-pieds. Nous profitâmes de cette affreuse réputation des Chouans pour terrifier le misérable que nous tenions, et Campion, qui avait les sourcils barrés et la face terrible, le menaça de le faire griller comme un marcassin de basse-cour si seulement il osait résister. Il ne résista pas. Il était dissous par la surprise et par la peur, une peur idiote et livide. Il livra ses clefs, et, traîné par deux d'entre nous, il nous mena au cachot de Des Touches. Sa femme et sa fille étaient restées, plus mortes que vives, dans leur soupente; mais pour qu'elles n'en descendissent pas et n'allassent avertir, nous renversâmes l'échelle. La terreur leur coupait la gorge. Elles ne crièrent pas; mais elles auraient crié, que peu nous importait! Ce n'était pas comme la sentinelle. Les murs de la prison étaient épais. Il y avait trois cours, toutes trois désertes. On n'aurait pas entendu leurs cris.

«—Vive le Roi!» fîmes-nous en entrant dans le cachot de Des Touches... Prisonnier une semaine à Avranches, prisonnier à Coutances depuis quelques jours, maltraité par ses ennemis, qui voulaient broyer son énergie sous les tortures de la faim et le montrer sur l'échafaud dans une déshonorante faiblesse, Des Touches était assis sur une espèce de soubassement de pierre tenant au mur de la prison et qui avait la forme d'une huche, lié de chaînes, mais fort calme.

«Il savait les chances de la guerre comme il savait les inconstances de la vague, ce partisan et ce pilote! Pris un jour, délivré l'autre, repris peut-être! il avait usé cette pensée...

«—Eh bien,—dit-il avec son beau sourire,—ce ne sera pas pour demain encore! Tenez!—ajouta-t-il,—déferrez cette main et je vous aiderai pour le reste.»