«Eux aussi tirèrent. Nous sentîmes le vent de leurs balles, qui ricochèrent contre les murs, mais ne nous tuèrent personne. Il était évident pour nous, à la mollesse de leur poursuite, que ces hommes qui marchaient sur nous attendaient du renfort de la garnison réveillée, et cette circonstance nous donna de l'avance, et probablement nous sauva. Tout en marchant presque à la course, partout où nous apercevions un réverbère, d'un coup de feu il était cassé! L'obscurité pleuvait donc dans ces rues étroites, où la plus forte troupe n'aurait pu déployer qu'un très petit front. C'était là pour nous un avantage. Ceux qui portaient Des Touches étaient couverts par les neuf autres, qui, de minute en minute, se retournaient et tiraient, en se retournant. Nous touchions à la porte du faubourg de la ville, et il était temps. Au centre de Coutances s'élevait un grand tumulte. On entendait distinctement les cris: «Aux armes!» La ville était debout. Ceux qui, derrière nous, avançaient, ne prenaient que le temps de recharger leurs armes. A la dernière décharge qu'ils firent sur nous, fatalité! M. Jacques s'abattit, après avoir tourné sur lui-même comme une toupie. J'étais près de lui quand il tomba.
«—Oh! son pressentiment!»—pensai-je. Et l'idée d'Aimée me traversa le cœur.
«—Est-il mort?—dis-je à Juste Le Breton, qui l'avait relevé.
«—Mort ou non,—répondit-il,—nous ne le laisserons pas aux Bleus, qui se vengeraient de nous, en fusillant son cadavre!»—Et le levant, de ses deux bras d'Hercule, il le coucha sur les épaules de ceux-là qui portaient Des Touches, lequel eut ainsi un camarade de pavois!
«Vingt minutes après, la ville était déjà loin, noyée dans son brouillard et dans son bruit, et nous en pleine campagne, avec notre double fardeau. Nous n'avions été ni traqués, ni coupés, mais nous allions l'être, si la rue du faubourg n'avait pas fini. Dans la campagne, le brouillard était encore plus épais que dans la ville. Une fois sortis des rues, les Bleus qui nous poursuivaient, ne pouvaient savoir la direction que nous allions prendre. D'ailleurs, la campagne, le hallier, le buisson, les routes perdues, tout cela nous connaissait. Nous étions des Chouans!
«La Varesnerie, qui savait le pays par cœur, nous fit prendre par les terres labourées. Puis nous ouvrîmes une ou deux barrières fermées seulement avec des couronnes de bois tors, et nous entrâmes dans des chemins qui ressemblaient à des ornières. Au bout de deux heures de marche à peu près, nous descendîmes dans un bas-fond où coulait une rivière au bord de laquelle était amarré un grand bateau destiné à charrier cet engrais que dans le pays on nomme langue et qu'on tire au grelin, le long d'un chemin de halage, parallèle à la rivière dans toute sa longueur.
«C'est dans ce grand bateau que ceux qui portaient Des Touches et M. Jacques les déposèrent, et c'est là que nous restâmes à attendre le jour, heureux d'avoir délivré l'un, mais le cœur glacé d'avoir perdu l'autre. Quand le jour vint nous prendre, nous pûmes juger de la blessure de M. Jacques. Il avait reçu une balle en plein cœur. Nous l'enterrâmes au bord de cette rivière inconnue, cet inconnu dont nous ne savions rien, sinon qu'il était un héros! Avant de l'étendre dans la fosse que nous lui creusâmes avec nos couteaux de chasse, je coupai à son bras le bracelet que lui avait tressé Aimée, de ses cheveux plus purs que l'or, et dont le sang qui le couvrait allait faire pour elle une relique sacrée. Sans prêtres, loin de tout, nous lui rendîmes le seul honneur que des soldats puissent rendre à un soldat, en le saluant une dernière fois du feu de nos carabines, et en parfumant le gazon sous lequel il allait dormir de cette odeur de la poudre qu'il avait toujours respirée!
—Il n'est pas à plaindre,—dit M. de Fierdrap, qui crut répondre à la pensée secrète de mademoiselle de Percy.—Il est mort de la mort d'un Chouan et il a été enterré au pied d'un buisson comme un Chouan, sa vraie place! tandis que Des Touches, que l'abbé vient de voir sur la place des Capucins, est probablement fou, errant, misérable, et que Jean Cottereau, le grand Jean Cottereau, qui a nommé la Chouannerie et qui est resté seul de six frères et sœurs, tués à la bataille ou à la guillotine, est mort le cœur brisé par les maîtres qu'il avait servis, auxquels il a vainement demandé, pauvre grand cœur romanesque, le simple droit, ridicule maintenant, de porter l'épée! L'abbé a raison: ils mourront comme les Stuarts.»
Mademoiselle de Percy n'eut pas le courage de protester une seconde fois contre l'opinion de ces blessés de la Fidélité atteints au cœur, qui, comme l'abbé et le baron, se plaignaient entre eux des Bourbons comme on se plaindrait d'une maîtresse; car se plaindre de sa maîtresse est peut-être une manière de plus de l'adorer!
«Après les derniers devoirs rendus à M. Jacques,—reprit la conteuse,—nous pensâmes à délivrer de ses fers le chevalier Des Touches, que nous avions assis et appuyé, dans le bateau à tangue, contre le mât auquel on attache le grelin. Ceux qui l'avaient pris lui avaient fait comme une espèce de camisole de force avec des chaînes croisées et recroisées, et ils les avaient serrées au point de produire l'engourdissement le plus douloureux en cet homme svelte et souple, dans les membres duquel dormait une force qui avait ses réveils, comme le lion. Avec son instinct et son amour du combat, il avait dû furieusement souffrir d'entendre passer les balles autour de lui sur les épaules de ses compagnons, et de n'en pouvoir cracher une seule à l'ennemi; mais la marque distinctive du courage de Des Touches, c'était la patience de l'animal ou du sauvage sous la circonstance qui l'écrase. C'était un Indien que cet homme de Granville! Il avait jusque-là, dans la marche et dans la nuit, souffert de ces chaînes en silence, mais depuis qu'il faisait jour et que nous n'avions plus l'ennemi aux talons, il devait avoir hâte d'être délivré du poids écrasant de ses fers. Tout à l'heure, il faudrait reprendre notre route, et lui, libre, serait un fier soldat de plus, si nous étions attaqués, d'aventure, dans notre retour à Touffedelys. Nous essayâmes donc de forcer et de rompre toute cette ferraille; mais, n'ayant que nos couteaux de chasse et les chiens de nos carabines, une telle besogne menaçait d'être longue et peut-être impossible, quand un de ces hasards comme il ne s'en rencontre qu'à la guerre, nous tira de l'embarras dans lequel nous nous trouvions alors.