«Pendant que nous nous efforcions, baron, de délivrer Des Touches de ses chaînes, et je vous jure que cela nous parut un instant plus difficile que son enlèvement, nous vîmes poindre de loin un homme le long du chemin de halage. Saint-Germain, qui avait l'œil d'une vedette, l'avisa le premier qui s'en venait tranquillement de notre côté, et quand je dis tranquillement, je dis trop: il n'était déjà plus tranquille. Ce groupe d'hommes que nous formions de si bon matin, au bord de cette rivière qui ne voyait pas d'ordinaire grand monde sur ses bords, ce groupe armé, dont le soleil qui se levait, en dissipant le brouillard, faisait étinceler les carabines, inquiétait cet homme aux pas circonspects et presque cauteleux; car vous savez comme il marche, Sainte? Je l'ai toujours vu le même, ce Couyart! Il était là, au bord de cette rivière où je le voyais pour la première fois, comme ici, dans votre salon, quand il y vient pour la pendule. Oui! notre groupe, dont il ne se rendait pas de loin très bien compte, l'inquiétait et le fit même se retourner, comme un chat prudent qui voit le danger et qui l'évite, et remonter le chemin de halage.
... Je l'ai toujours vu le même, ce Couyart...
«—On ne s'en va pas comme cela, mon mignon,—dit Saint-Germain,—quand on a le bonheur de rencontrer des Chasseurs du Roi avant son déjeuner, et je te promets que tu n'iras dire à personne ce matin que tu nous as vus!»
«Et il arma sa carabine et il l'ajusta.
«Il allait lui mettre certainement une balle au beau milieu des deux épaules, quand La Varesnerie, qui travaillait à casser une vis, avec le dos de son couteau de chasse, dans un des ferrements de Des Touches, releva de ce couteau le canon de la carabine:
«—Laisse cette bécasse!—lui dit-il.—Ce n'est pas un espion. C'est Couyart, Couyart de Marchessieux, qui s'en revient de Marchessieux à Coutances, où il est compagnon horloger chez Le Calus, sur la place de la Cathédrale, vis-à-vis de l'hôtel de Crux. Je le connais, c'est un royaliste. Il m'a bien des fois remonté ma montre de chasse. Il arrive comme la marée en carême! C'est peut-être Dieu qui nous l'envoie; car un ouvrier horloger doit toujours avoir quelque outil ou quelque ressort de montre dans sa poche, et il va probablement nous donner le coup de main dont nous avons besoin dans l'endiablée besogne de cette ferraille.»
«Et comme il voyait que l'homme, craignant quelque encombre, s'était retourné, il éleva la voix et courut à lui:
«—Hé! Couyart,—fit-il,—hé! hé! Couyart! Ce sont des amis!»
«L'horloger s'arrêta; et, deux secondes après, nous le vîmes, chapeau bas, devant La Varesnerie, qui l'amena à nous, toujours chapeau bas.