«Le meunier s'était évanoui sous les serres de Des Touches. Son sang,—c'était comme un tonneau plein jusqu'à la bonde que cet homme apoplectique,—son sang l'étouffait, mais il vivait sans connaissance et le chevalier Des Touches, qui connaissait la proportion de la force de son effort à la force de son ennemi, le chevalier Des Touches savait que cet homme immobile vivait...

«—Messieurs,—dit-il,—c'est le traître, c'est le Judas qui m'a livré aux Bleus! Tout ce qui a été massacré à Avranches, Vinel-Aunis probablement tué, M. Jacques frappé cette nuit et enterré par vous ce matin, et quinze jours où ils m'ont fait boire l'outrage comme l'eau et dévorer comme du pain les plus infâmes traitements, tout cela doit être mis au compte de cet homme que voilà, et dont le supplice m'appartient...»

«Nous écoutions, croyant qu'il allait faire appel à nos carabines, mais il tenait toujours dans ses mains fermées le cou de cet homme, dont le corps pendait sur le sol et dont il avait la tête énorme appuyée sur sa cuisse, comme si c'eût été un tambour.

«—Messieurs,—reprit-il; il avait peut-être, avec la lucidité du sang-froid qu'il gardait au milieu de tout cela, vu quelques-unes de nos mains se crisper sur le canon de nos carabines,—gardez votre poudre pour des soldats... Souvenez-vous, monsieur de La Varesnerie, que je n'ai voulu les Douze de la Délivrance que pour être les témoins de la Justice! Moi seul, je me charge du châtiment... Pierre le Grand, qui me valait bien, que je sache, a été souvent, dans sa vie, à la même minute, le juge et le bourreau.»

«Nul de nous, qui l'entendions et qui le regardions, ne comprenait ce qu'il voulait faire; mais pour tenter seulement de faire ce à quoi il pensait, il fallait être un miracle de force... il fallait être ce qu'il était!... Il resta, d'une main tenant cette tête de taureau du meunier, et il la plaça entre ses deux genoux, en montant brutalement à cheval sur sa nuque... Nous crûmes qu'il allait la luxer. Mais ce n'était pas cela encore, monsieur de Fierdrap! Ce meunier avait une ceinture, une de ces ceintures comme en portent encore les paysans de Normandie, tricots flexibles et forts qui soutiennent les reins de ces hommes de peine, et nous dîmes: «Il va l'étrangler!» en lui voyant dénouer cette ceinture de son autre main. Mais à chaque geste, nous nous trompions!

«Non! ce fut quelque chose d'inattendu et de stupéfiant. Il prit, ayant l'homme entre les genoux, une des ailes du moulin qui passait et il l'arrêta net dans son passage! Ce fut si magnifique de force que nous nous écriâmes...

«Il tenait toujours son aile entre ses deux mains.

«—On vous cite, monsieur Juste Le Breton,—lui dit-il,—comme un des plus forts poignets de tout le Cotentin. Eh bien, seriez-vous homme à me tenir une seule minute cette aile de moulin que je viens d'arrêter?...»

«Juste ne résista pas. Des Touches le saisissait par son amour, son idolâtrie de sa force, par cet enivrement de la Force dont il a été puni plus tard, en tombant sous une blessure de rien... Juste prit avec orgueil l'aile du moulin des mains du chevalier, et, sous le coup de cette rivalité qui décuple les forces humaines, il la contint pendant le temps que Des Touches lia avec sa ceinture le meunier, qu'il avait couché sur toute la longueur de cette aile, laquelle, dès qu'elle ne fut plus contenue, reprit son grand mouvement, mesuré et silencieux.

«Ah! c'était là un carcan étrange, n'est-il pas vrai, baron? une exposition comme on n'en avait jamais vu, que cet homme lié sur son aile de moulin, qui tournait toujours! Le mouvement, l'air qu'il coupait en décrivant ainsi dans les airs le grand orbe de cette aile, qui l'y faisait monter tout à coup pour en redescendre, et en redescendre pour y monter encore, le firent revenir à lui. Il rouvrit les yeux. Le sang qui menaçait de lui faire éclater la face comme le vin trop violent fait éclater le muid, lui retomba le long de son corps et il pâlit... Des Touches eut un mot de marin.