—Ma fingue! monsieur, finit-il par me dire, comme un homme qui prend une résolution, m'est avis qu'à présent nos caravanes sont terminées et qu'il serait sage à vous de me quitter et de vous en aller tout seul, car le temps n'est pas beau et la nuit est froide, comme si l'air était plein d'aiguilles. Vous êtes p't-être pressé d'arriver... Chacun a ses affaires. Vous ne devez pas souffrir du retardement des miennes. Moi, j'ai mis dans ma tête d'aller à pied jusqu'à la Haie-du-Puits. J'arriverai, Dieu sait quand, c'est vrai... demain matin! Mais je suis accoutumé à la peine. J'en ai vu de grises dans ma vie. J'ai passé souvent la nuit sous Garnetot ou sous Aureville, enfoncé dans la vase du marais jusqu'à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuer les canards sauvages et les sarcelles. Ce n'est donc pas une ou deux lieues dans le buhan qui me font bien peur... d'autant que Jeannine a doublé la houppelande de son homme comme une ménagère qui aime mieux lui mettre une tranche de jambon sur le gril et lui verser un bon pot de cidre que de lui faire de la tisane, quand il revient de toutes ses courses à la maison.
Mais je l'assurai que je ne le laisserais pas ainsi tout seul dans l'embarras, après avoir voyagé de si bonne amitié avec lui; que mes affaires, en fin de compte, n'étaient pas plus pressées que les siennes, peut-être moins... et qu'un peu de brouillard ne m'avait jamais non plus épouvanté.
—Tenez, lui dis-je, maître Louis Tainnebouy, arrêtons-nous un moment. Nous sifflerons nos chevaux et nous fumerons un peu pour conjurer les âcres vapeurs de la nuit. Peut-être qu'après un temps de repos, vous pourrez remonter sur votre bête, puisque vous ne voyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied.
—Je crains bien, dit-il d'un air songeur et en hochant la tête, que je ne puisse remonter c'te nuit sur la Blanche, si c'est ce que je crais qui la tient.
—Et que croyez-vous donc, maître Louis? lui demandai-je en voyant, à la clarté de la lanterne, un nuage couvrir ses traits francs et hardis où la gaieté brillait d'ordinaire.
—Ma finguette! fit-il en se grattant l'oreille comme un homme qui éprouve une petite anxiété, j'ne suis pas très-enclin à vous le dire, monsieur, car vous allez p't-être vous moquer de moi. Mais si c'est la vérité, pourquoi la tairais-je? Une risée n'est qu'une risée, après tout! Notre curé répète sans cesse que ça fait toujours du bien de se confesser, et, pour mon propre compte, j'ai r'marqué que quand j'ai eu quéque poids sur l'esprit et que je l'ai dit à Jeannine, la tête sur la taie de l'oreiller, j'ai eu l'esprit plus soulagé le lendemain, D'ailleurs, vous êtes du pays et v'n'êtes pas sans avoir entendu parler de certaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers... comme, par exemple, des secrets qu'ont d'aucunes personnes et qu'on appelle des sorts parmi nous.
—Certes, oui, j'en ai entendu parler, lui dis-je, et même beaucoup dans mon enfance. J'ai été bercé avec ces histoires... Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus.
—Perdus, monsieur! fit-il rassuré, en voyant que je ne contestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle, non, monsieur, ces secrets-là n'ont jamais été perdus et probablement ils ne se perdront jamais, tant que j'aurons dans le pays, de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d'où et qui s'en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il faut donner du pain à manger et des troupeaux, à conduire, si on ne veut pas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des rats bourrés d'arsenic.
Maître Tainnebouy ne m'apprenait là que ce que je savais. Il y a dans la presqu'île du Cotentin, depuis combien de temps? on l'ignore, de ces bergers errants qui se taisent sur leur origine et qui se louent pour un mois ou deux dans les fermes, tantôt plus, tantôt moins. Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortiléges. D'où viennent-ils? Où vont-ils? ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l'Europe dans toutes les directions, au moyen âge? Rien ne l'annonce dans leur physionomie ni dans la conformation de leurs traits. C'est une population blonde, aux cheveux presque jaunes, aux yeux gris clair ou verts, de haute taille, et qui a gardé tous les caractères des hommes venus autrefois du Nord, sur leurs barques d'osier. Par une singulière anomalie, ces hommes qui, selon mes incertaines et tremblantes lumières, doivent être une branche de Normands modifiés avec des éléments inconnus, n'ont ni l'âpre goût au travail, ni la prévoyance profonde, ni le génie pratique de leur race. Ils sont fainéants, contemplatifs, mous à la besogne, comme s'ils étaient les fils d'un brûlant soleil qui leur coula la dissolvante paresse dans les membres avec la chaleur de ses rayons. Mais d'où qu'ils soient issus, du reste, ils ont en eux ce qui agit le plus puissamment sur l'imagination des populations ignorantes et sédentaires. Ils sont vagabonds et mystérieux. Bien des fois on a essayé de les bannir des paroisses. Ils s'en sont allés, puis sont revenus. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu'ils n'occupent jamais que d'une manière, c'est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d'une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service, ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s'éloignent; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l'eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.