Et ils délibérèrent. Dix genres de mort différente furent proposés; dix affreuses variétés du martyre!

La plume se refuse à tracer ce chaos de pensées de bourreaux en délire, ce casse-tête de propositions effroyables qui se mêlèrent en s'entre-choquant. Le chef de ces bandits eut le dégoût de la hideuse verve et de l'anarchie de son conseil, où comme, dans tout conseil, chaque avis voulait prévaloir.

—Nous sommes des imbéciles! cria-t-il en fermant la discussion par un coup de poing sur la table. Tout considéré, je n'ai jamais été d'avis de tuer ce Chouan qui, dans l'état où il est, serait trop heureux de mourir. Mais voici mes adieux à sa damnée carcasse. Regardez!

Il marcha au lit du Chouan, et saisissant avec ses ongles les ligatures de son visage, il les arracha d'une telle force qu'elles craquèrent, se rompirent, et durent ramener à leurs tronçons brisés des morceaux de chair vive, enlevés aux blessures qui commençaient à se fermer. On entendit tout cela plutôt qu'on ne le vit, car la nuit était tout à fait tombée, mais ce fut quelque chose de si affreux à entendre que Marie Hecquet s'évanouit.

Un rugissement rauque qui n'avait plus rien de l'homme sortit, non plus de la poitrine du blessé, mais comme de la profondeur de ses flancs. C'était la puissance de la vie forcée par la douleur dans son dernier repaire et qui poussait un dernier cri.

—Et maintenant, dit l'exécrable sergent des Colonnes Infernales, salons le Chouan avec du feu!

Et tous les cinq prirent de la braise rouge dans l'âtre embrasé, et ils en saupoudrèrent ce visage, qui n'était plus un visage. Le feu s'éteignit dans le sang, la braise rouge disparut dans ces plaies comme si on l'eût jetée dans un crible.

—Qu'il vive maintenant, s'il peut vivre, dit le sergent, et que la vieille fasse sa lessive, si elle veut. Laissons-les comme les voilà, à tous les diables! Voici la nuit; on n'y voit pas son poing devant soi dans cette cahute, depuis que nous avons pris le feu pour cuire la grillade de ce Chouan. Il faut partir. Haut les fusils, camarades, et en avant!...

Et ils s'en allèrent. Qu'arriva-t-il après leur départ? un tel détail n'importe guère à cette histoire. Qu'on sache seulement que le Chouan défiguré ne mourut pas. Le rayonnement des balles de l'espingole lui avait sauvé la vie. L'enflure du visage, qui cachait ses yeux quand les Bleus poudrèrent ses plaies avec du feu, le sauva de la cécité[4]. Après la guerre de la Chouannerie, et lorsqu'on rouvrit les églises, on le vit un jour se dresser dans une stalle, aux vêpres de Blanchelande, enveloppé dans un capuchon noir. C'était l'ancien moine de l'abbaye dévastée: le fameux abbé de la Croix-Jugan.

[4] Historique. Les faits qu'on vient de retracer sont arrivés à un chef chouan, parent de celui qui écrit ces lignes; et, d'ailleurs, ce n'est pas le seul épisode des guerres de la Chouannerie qui rappelle, par son atrocité, les effroyables excès des Écorcheurs, la guerre des Paysans en 1525, etc., etc. Malgré les impostures des civilisations, il y a dans le cœur de l'homme une barbarie éternelle. Les derniers événements (décembre 1851) nous ont appris qu'en fait d'horreurs passées, l'homme est toujours prêt à recommencer demain. Moins que jamais, il ne serait permis de voiler ces peintures ou d'en affaiblir l'énergie. Elles appartiennent à l'histoire, et c'est un enseignement sacré.