—Vous êtes bien honnête, madame le Hardouey, dit Nônon Cocouan. Et sans doute pour payer une politesse par une autre:—Voulez-vous que j'aille quant et vous jusqu'au vieux presbytère? ajouta-t-elle.

—Merci, ma fille, merci, répondit Jeanne. Je ne suis pas peureuse, et j'irai si vite que je rattraperai peut-être nos gens.

Et lestement, et avec l'aisance des femmes de la campagne, elle franchit l'échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières et les plus belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie et sauté, pieds joints, un fossé.

Nônon n'insista pas. Elle avait une déférence respectueuse pour Jeanne le Hardouey, qu'elle avait connue mademoiselle de Feuardent, il y avait des années. Elle lui eût bien volontiers rendu service, mais Nônon avait toutes les superstitions du pays où elle était née. Le vieux presbytère ou, pour parler comme on parlait dans le patois de la contrée, le vieux probitère était aussi redouté que la lande de Lessay elle-même. C'était la ruine abandonnée, il y avait longtemps déjà, de l'ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez vaste corps de bâtiment qui subsistait encore appartenait alors à un cultivateur qui ne l'habitait pas, mais qui l'utilisait en y engrangeant ses orges et ses foins. On disait que c'était un lieu hanté par les mauvais esprits et qu'on y rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient obstinément à côté de vous, dans la route, et qui tout à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers. La Cocouan ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux approches de la nuit, pour s'en revenir seule et monter les chasses qui y conduisaient. Elle se retourna pour regarder Jeanne qui s'éloignait en sautant les mares, d'une pierre sur l'autre, dans ces chemins défoncés. Et quand elle eut vu tourner sa pelisse bleue au bout d'une haie:

—Elle est moins peureuse que moi, fit-elle, comme se parlant à elle-même, et plus jeune: elle a eu plus d'éducation que nous toutes. C'est la fille de Louisine-à-la-hache, et c'est une Feuardent par son père. J'ai ouï dire à défunt le mien que c'étaient là des gens qui n'ont jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien qui pût les épouvanter.

Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint sur ses pas, fit une révérence, et se signa devant la croix de pierre grise qui s'élevait au centre du cimetière, en fit encore une avec un autre signe de croix, en passant entre l'if au feuillage glauque et le portail de l'église, en face duquel, selon l'ancienne coutume, cet arbre des morts était planté, et elle regagna promptement le groupe de maisons qu'on appelait le bourg et qu'elle habitait. Quand elle repassa dans ce cimetière ceint de murs qui s'écroulaient et qu'on oubliait de relever, où de hautes herbes, qu'aucune faux jamais ne coupait, se courbaient au souffle du soir comme une moisson mortuaire; lorsqu'elle entendit quelques corbeaux croasser dans les ouvertures grillées du clocher, par ce déclin d'un jour d'hiver, gris et bas, l'âme ouverte à tous les sentiments d'une nature religieuse, ignorante et timide, Nônon se félicita, en se serrant dans son mantelet de ratine blanche, de n'être pas à cette heure au vieux presbytère et dans la chemise de Jeanne le Hardouey.

Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme comme le pas, accoutumée à tous les chemins des environs qu'elle avait maintes fois parcourus, soit à cheval, soit à pied, depuis qu'elle était mariée, et même bien avant qu'elle le fût, et d'ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour s'inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit des endroits de la route d'une suspecte réputation.


V