—Comment! c'est lui qui s'est ainsi labouré la face?... dit le Hardouey.
—C'est lui, répondit le curé, mais ce n'est pas lui tout seul.
Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez Marie Hecquet, comment cette brave femme avait sauvé le suicidé et l'avait arraché à la mort. Jeanne écoutait ce récit avec une horreur passionnée, visible seulement à l'entr'ouvrement de sa belle bouche et à la contraction de ses sourcils. Elle ne jeta point de ces interjections par lesquelles les âmes faibles se soulagent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie qui l'avait saisie à vêpres recommença.
VII
Le repas fut long, comme tout repas normand. Le curé Caillemer parla encore quelque temps de l'abbé de la Croix-Jugan. Il venait, disait-il, habiter Blanchelande, à côté des ruines de son abbaye, et racheter, par une vie exemplaire, le crime de son suicide et de sa vie de partisan. Il avait choisi Blanchelande par la raison qu'il faut que le mal soit expié là où il a causé le plus de scandale. A ces raisons chrétiennes, il s'en mêlait peut-être une autre moins élevée, que le bon curé ne savait pas. L'abbé, homme de parti d'une grande importance, chef de Chouans, devait, à cette époque, où la guerre venait de finir, mais où la pacification n'était pas encore à l'épreuve du premier espoir qui pouvait renaître, se trouver placé sous la surveillance d'une administration inquiète. A Blanchelande, à Lessay, pays perdu, il était moins exposé à cette vigilance, nécessairement tracassière, que tous les gouvernements menacés exercent, sans qu'on puisse justement la leur reprocher. Bientôt on laissa là l'ancien moine, dont le nom et les aventures avaient rendu tout à coup la conversation si sérieuse, Le curé et maître le Hardouey passèrent à d'autres sujets de causerie et s'égayèrent vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait dans la vaste cheminée, sous le manteau de laquelle la table était placée, et cette bûche, qui se dissolvait peu à peu en charbons flambants, entourait nos trois convives d'une chaude atmosphère et joignait son influence à cette excitation qui vient de tout repas fait en commun, surtout quand il est arrosé d'un cidre en bouteille ambré, pétillant et mousseux, que le curé appelait en riant «un aimable casse-tête du bon Dieu.»
—Pas vrai, monsieur le curé, qu'il n'est pas mauvais? disait maître Thomas avec le double sentiment de l'homme qui possède et de l'homme qui a créé; c'est un caramel pour la couleur et pour le goût. J'ai moi-même goûté à chaque pomme dont il a été fait.
—Sainte Vierge! répondait le curé, les mains jointes sur son rabat, sa pose favorite, et avec une humide jubilation sur les lèvres et dans le regard, ce devait être du pareil cidre que buvait le fameux prieur de Regneville avec M. de Matignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un dais dont ils eussent été les bâtons, sans qu'ils en sentissent la moindre chose et prissent seulement la peine de se déranger.