—Mais surtout prie haut, continua-t-elle, s'exaltant dans sa peine, à mesure qu'elle parlait, que je puisse t'entendre! Oui, que je puisse t'entendre, si je ne puis m'unir à toi. Ah! parle-lui donc, fit-elle impétueusement, parle-lui à ce Dieu des enfants, des purs, des patients, des doux, enfin de tout ce que je ne suis plus!

—C'est aussi le Dieu des misérables, dit la petite fille, naïvement sublime et qui répétait simplement ce que son curé lui avait appris.

—Ah! c'est donc le mien! fit la Clotte qui sentit l'atteinte du coup de foudre que Dieu fait quelquefois partir des faibles lèvres d'un enfant. Attends! attends! je m'en vais prier avec toi, ma fille...

Et s'appuyant sur l'épaule de l'enfant agenouillée, elle se jeta en bas de son lit. Paralytique dont l'âme était tout entière et qui retrouvait des organes, elle tomba à genoux près de la petite fille, et elles prièrent toutes les deux.

A ce moment-là, revenaient au lavoir la mère Ingou et la mère Mahé, accompagnées de tous les curieux de Blanchelande. Parmi ces curieux il y avait Barbe Causseron et Nônon Cocouan; Nônon véritablement désolée. Elles trouvèrent le cadavre de Jeanne toujours couché dans les hautes herbes, mais le berger, que les deux vieilles avaient fui, avait disparu. Seulement, avant de disparaître, l'horrible pâtre avait accompli sur le cadavre un de ces actes qui, quand ils ne sont pas un devoir pieux, sont un sacrilége. Il avait coupé les cheveux de Jeanne, ces longs cheveux châtains «qui lui faisaient, disait Louis Tainnebouy, le plus reluisant chignon qui ait jamais été retroussé sur la nuque d'une femme,» et pour les couper, il avait été obligé de se servir du seul instrument qu'il eût sous la main, de cette allumelle qu'il avait, on l'a vu, trempée dans l'eau du lavoir. Aussi les cheveux de Jeanne-Madelaine avaient-ils été «sciés comme une gerbe avec une mauvaise faucille,» ajoutait l'herbager, et, par places, durement arrachés. Était-ce un trophée de vengeance que cette chevelure emportée par le pâtre errant pour la montrer à sa tribu nomade, comme les Peaux-Rouges et tous les sauvages, car, à une certaine profondeur, l'unité de la race humaine se reconnaît par l'identité des coutumes? Était-ce plutôt une convoitise d'âme sordide, qui saisissait l'occasion de vendre cher une belle chevelure à ces marchands de cheveux qui s'en vont, traversant les campagnes et moissonnant, pour quelques pièces d'argent, les chevelures des jeunes filles pauvres? ou plutôt, comme le croyait maître Tainnebouy, ces cheveux d'une femme morte d'un sort devaient-ils servir à quelque sortilége et devenir dans les mains de ce berger quelque redoutable talisman? Ce fut Nônon Cocouan qui la première s'aperçut du larcin fait à la noble tête, appuyée sur le gazon.

—Ah! le pâtre s'est vengé jusqu'au bout! dit-elle. En effet, ces cheveux coupés paraissaient à ces paysans comme un meurtre de plus. Chacun d'eux commentait cette mort soudaine et s'apitoyait sur le sort d'une femme qui avait mérité l'affection de tous. Les gens du Clos, au premier bruit de la mort de leur maîtresse, étaient arrivés. Seul, le mari de Jeanne, maître le Hardouey, manquait encore. Reparti la veille, on le sait, au moment où il rentrait au Clos d'un galop si farouche, quand on lui avait dit sa femme absente, il n'avait point reparu... Son cheval seul était revenu, couvert de sueur, les crins hérissés, traînant sa bride dans laquelle il se prenait les pieds en courant. Or, comme maître le Hardouey n'était point aimé dans Blanchelande, on se demandait déjà à voix basse, et à mots couverts, si cette mort de Jeanne n'était pas un crime, et si le coupable n'était point ce mari qui ne se trouvait pas...

Depuis longtemps les bruits du pays avaient dû mettre martel en tête à le Hardouey. Cet homme, d'un tempérament sombre, était plus bilieux, plus morose, plus grinchard que jamais, disaient les commères, et quoiqu'il pût cuver silencieusement une profonde jalousie, il pouvait également l'avoir laissé éclater, en frappant quelque terrible coup. Une telle opinion, du reste, en rencontrait une autre dans les esprits. Cet ancien moine, chef de partisans, ce pénitent hautain, auquel se rattachaient tant de sentiments et d'idées puissantes et vagues, ce Chouan qu'on accusait d'avoir troublé la vie de Jeanne et d'avoir, on ne sait comment, égaré sa raison, paraissait aussi capable de tout. S'il ne l'avait pas poussée avec la main du corps dans le lavoir où elle s'était noyée, il l'y avait précipitée avec la main de l'esprit en lui brisant le cœur de honte et de désespoir. De ces deux opinions, on n'aurait pas trop su laquelle devait l'emporter, mais toutes les deux mêlaient à l'expression des regrets donnés à la mort de Jeanne quelque chose de sinistrement soupçonneux et de menaçant, qui, échauffé comme il allait l'être, eût fait prévoir à un observateur la scène épouvantable qui devait avoir lieu le lendemain.

Cependant il fallait que le corps de Jeanne restât exposé dans la prairie, jusqu'au moment où le médecin et le juge de paix de Blanchelande viendraient faire, conformément à la loi, ce qu'elle appelle énergiquement la levée du cadavre. Ces hommes et ces femmes, qui étaient accourus rassasier leur curiosité d'un spectacle inattendu et tragique, appelés aux champs par les travaux de la journée, se retirèrent donc peu à peu, parlant entre eux d'un événement dont ils devaient rechercher longtemps les causes. De ce flot de curieux écoulé, il ne demeura auprès du cadavre que le grand valet du Clos, chargé de veiller sur le corps de la morte jusqu'à l'arrivée du médecin et du juge de paix, et Nônon Cocouan, qui, d'un mouvement spontané, s'était proposée pour cette pieuse garde. Toute cette histoire l'a dit assez: Nônon avait toujours été dévouée à Jeanne. Dans ces derniers temps, elle l'avait vaillamment défendue contre tous ceux qui l'accusaient d'avoir oublié la sagesse de sa vie «dans des hantises de perdition,» et on entendait par-là, à Blanchelande, ses visites à la Clotte et ses obscures relations avec l'abbé de la Croix-Jugan. Nônon, plus que personne, excepté la Clotte peut-être, était touchée de cette mort subite, et elle l'était deux fois, car les cœurs frappés se devinent. Tout en défendant Jeanne, et quoiqu'elle n'eût jamais reçu de confidence, Nônon avait reconnu l'amour qui souffre, parce qu'autrefois, dans sa jeunesse, elle aussi l'avait éprouvé. La pauvre fille s'était prise pour Jeanne-Madelaine d'un véritable fanatisme de pitié silencieuse. Un grand respect l'avait empêchée de lui en donner de ces muets et expressifs témoignages qui pressent le cœur mais sans le blesser. Or, aujourd'hui qu'elle le pouvait, elle le faisait avec une ardeur éplorée. Dévote comme elle l'était, elle croyait que Jeanne-Madelaine la voyait de là-haut auprès de sa dépouille sur la terre. Être vu de ceux qu'on a aimés dans le silence et à qui on n'a pas pu dire dans la vie comme on les aimait, ah! c'est là un de ces apaisements célestes qui vengent de toutes les impossibilités de l'existence, et que la Religion donne en prix à ceux qui ont la foi! Nônon Cocouan sentait cet arome de la bonté de Dieu se mêler aux larmes qu'elle répandait sur Jeanne, et les adoucir. La matinée s'avançait avec splendeur. C'était une des plus belles journées d'été qu'on eût vues depuis longtemps: l'air était pur; le lavoir diaphane; les herbes sentaient bon; la chaleur montait dans les plantes; les insectes, attirés par l'immobilité de Jeanne, bourdonnaient autour de ce corps étendu avec une grâce de fleur coupée, et Nônon, assise à côté et par moment agenouillée, tenant son chapelet dans ses mains jointes, priait Celle qui a pitié encore, lorsque Dieu ne se rappelle que sa justice; car le don que Dieu a fait à sa Mère, c'est d'avoir pitié plus longtemps que lui! De temps en temps, cette mystique de village élevait ses yeux, beaux encore et d'un bleu que le feu du cœur avait, en les incendiant autrefois, rendu plus macéré et plus chaste, vers cet autre bleu éternel, que rien ne ternit, ni siècles ni orages; vers ce ciel, d'un azur étincelant alors, à travers lequel elle voyait Jeanne se pencher vers elle et affectueusement lui sourire. Assis comme elle, par terre, à quelque distance, le grand valet du Clos se tenait dans cette stupeur accablée que cause aux natures vulgaires le voisinage de la mort. Pour le préserver d'un soleil qui devenait plus vif, Nônon avait recouvert le visage de Jeanne de ce tablier de cotonnade rouge que la Clotte avait déchiré en s'efforçant de la retenir. Seul lambeau de pourpre grossière que la destinée laissait, pour la couvrir, à cette fille noble qui avait emprisonné dans un corset de bure une âme patricienne longtemps contenue, longtemps surmontée, et qui tout à coup, éclatant à l'approche d'une âme de sa race, avait tué son bonheur et brisé sa vie!

Ce fut vers le soir qu'eut lieu la levée du cadavre. Après l'accomplissement de cet acte légal, le juge de paix ordonna au serviteur qui l'accompagnait et au grand valet du Clos de transporter Jeanne dans la maison la plus voisine de la prairie. L'enterrement de maîtresse le Hardouey était fixé pour le lendemain, à l'église paroissiale de Blanchelande. Dans l'incertitude où l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et profonde loi canonique, qui refuse la sépulture chrétienne à toute personne morte d'un suicide et sans repentance. Il estimait beaucoup Jeanne-Madelaine, qu'il appelait la nourrice de ses pauvres, et il aurait eu le cœur déchiré de ne pas bénir sa poussière. Dieu sauva donc à la tendresse du pasteur cette rude épreuve, et Jeanne, justiciable du mystère de sa mort à Dieu seul, put être déposée en terre sainte.