— Une domestique s'est trompée. (Il évitait de dire: Eulalie, que tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n'est pas possible! Est-ce que l'encre double serait un poison?…
— Cela dépend des substances avec quoi elle est faite, — repartis-je. — Il m'introduisit chez la comtesse, épuisée de douleur, et dont le visage rétracté ressemblait à un peloton de fil blanc tombé dans de la teinture verte… Elle était effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lèvres noires et de ce sourire qui dit à un homme qui se tait: "Je sais bien ce que vous pensez…" D'un tour d'oeil je cherchai dans la chambre si Eulalie ne s'y trouvait pas. J'aurais voulu voir sa contenance à pareil moment. Elle n'y était point. Toute brave qu'elle fût, avait-elle eu peur de moi?… Ah! je n'avais encore que d'incertaines données…
La comtesse fit un effort en m'apercevant et s'était soulevée sur son coude.
— Ah! vous voilà, docteur, — dit-elle; — mais vous venez trop tard. Je suis morte. Ce n'est pas le médecin qu'il fallait envoyer chercher, Serlon, c'était le prêtre. Allez! donnez des ordres pour qu'il vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le veux!
Elle dit ce: Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu dire, — comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je vous ai parlé.
— Même moi? — dit Savigny, faiblement.
— Même vous, — fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante: — Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour ceux qu'elles aiment.
À peine fut-il sorti, qu'un atroce changement se produisit en elle. De douce, elle devint fauve.
— Docteur, — dit-elle d'une voix haineuse, — ce n'est pas un accident que ma mort, c'est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle m'a empoisonnée! Je ne vous ai pas cru quand vous m'avez dit que cette fille était trop belle pour une femme de chambre. J'ai eu tort. Il aime cette scélérate, cette exécrable fille qui m'a tuée. Il est plus coupable qu'elle, puisqu'il l'aime et qu'il m'a trahie pour elle. Depuis quelques jours, les regards qu'ils se jetaient des deux côtés de mon lit m'ont bien avertie. Et encore plus le goût horrible de cette encre avec laquelle ils m'ont empoisonnée!!… Mais j'ai tout bu, j'ai tout pris, malgré cet affreux goût, parce que j'étais bien aise de mourir! Ne me parlez pas de contre-poison. Je ne veux d'aucun de vos remèdes. Je veux mourir.
— Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir, madame la comtesse?…