— Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transposée à Héloïse! — fit l'abbé Reniant.

— Un beau cas de chirurgie, — dit le docteur Bleny, — et rare!

Mais Mesnilgrand, lancé, passa outre:

«Il était, — reprit-il, — tombé mort sur le corps de sa femme évanouie. Je l'en arrachai, le jetai là, et poussai du pied son cadavre. Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme d'une vulve de louve, tant il était sauvage! et qui me vibrait encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée. "Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre le chirurgien. Tout à coup, un boute-selle furieux sonna, appelant aux armes. C'était l'ennemi qui nous surprenait et qui avait égorgé au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait sauter à cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe et mutilé, immobilement pâle pour la première fois sous les yeux d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur, qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l'emportai, ce coeur d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de hussard.»

Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrêta, dans une émotion qu'ils respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.

— Et la Pudica?… — dit presque timidement Rançonnet, qui ne caressait plus son verre.

«Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, — répondit Mesnilgrand. — Est-elle morte? A-t-elle pu vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu'à elle? Après la surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait pas rejoint les débris de notre régiment décimé.

— Est-ce là tout? — dit Mautravers. — Et si c'est là tout, voilà une fière histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses violées et jetées dans le puits. Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son assiette, je reprendrai la question où il l'a laissée: Quelle relation a ton histoire avec tes dévotions à l'église, de l'autre jour?…

— C'est juste, — dit Mesnilgrand. — Tu m'y fais penser. Voici donc ce qui me reste à dire, à Rançonnet et à toi: j'ai porté plusieurs années, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant dont je doutais; mais quand, après la catastrophe de Waterloo, il m'a fallu ôter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais espéré de mourir, et que je l'eus porté encore quelques années, ce coeur, — et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique cela paraisse bien léger, — la réflexion venant avec l'âge, j'ai craint de profaner un peu plus ce coeur si profané déjà, et je me suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les détails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parlé à un des prêtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le confessionnal de la chapelle, quand j'ai été pris dans la contre- allée à bras-le-corps par Rançonnet.»

Le capitaine Rançonnet avait probablement son compte. Il ne prononça pas une syllabe, les autres non plus. Nulle réflexion ne fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions leur pesait sur la bouche à tous.