Ce n'est pas mon amant, — fit-elle froidement, avec l'insensibilité du bronze, à l'outrage de cette supposition.
— Peut-être ne l'est-il plus, — dit Tressignies.
— Mais tu l'aimes encore: je l'ai vu tout à l'heure dans tes yeux.
Elle se mit à rire amèrement.
— Ah! tu ne connais donc rien ni à l'amour, ni à la, haine? — s'écria-t-elle. — Aimer cet homme! mais je l'exècre! C'est mon mari.
— Ton mari!
— Oui, mon mari, — fit-elle, le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d'Espagne à plusieurs grandesses, Toison-d'Or. Je suis la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone.
Tressignies, presque terrassé par ces incroyables paroles, n'eut pas le moindre doute sur la vérité de cette renversante affirmation. Il était sûr que cette fille n'avait pas menti. Il venait de la reconnaître. La ressemblance qui l'avait tant frappé au boulevard était justifiée.
Il l'avait rencontrée déjà, et il n'y avait pas si longtemps! C'était à Saint-Jean-de-Luz, où il était allé passer la saison des bains une année. Précisément, cette année-là, la plus haute société espagnole s'était donné rendez-vous sur la côte de France, dans cette petite ville, qui est si près de l'Espagne qu'on s'y rêverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus épris de leur péninsule peuvent y venir en villégiature, sans croire faire une infidélité à leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait habité tout un été cette bourgade, si profondément espagnole par les moeurs, le caractère, la physionomie, les souvenirs historiques; car on se rappelle que c'était là que furent célébrées les fêtes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France qui, par parenthèse, ait ressemblé à un roi d'Espagne, et que c'est là aussi que vint échouer, après son naufrage, la grande fortune démâtée de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra- Leone était alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l'Espagne. Quand, de son côté, Tressignies arriva dans ce nid de pêcheurs qui a donné les plus terribles flibustiers au monde, elle y étalait un faste qu'on n'y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces Basquaises qui, en fait de beauté, ne craignent la rivalité de personne, avec leurs tailles de canéphores antiques et leurs yeux d'aigue-marine, si pâlement pers, une beauté qui pourtant terrassait la leur. Attiré par cette beauté, et d'ailleurs d'une naissance et d'une fortune à pouvoir pénétrer dans tous les mondes, Robert de Tressignies s'efforça d'aller jusqu'à elle, mais le groupe de société espagnole dont la duchesse était la souveraine, strictement fermé, cette année-là, ne s'ouvrit à aucun des Français qui passèrent la saison à Saint-Jean-de-Luz. La duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou à l'église, repartit sans qu'il pût la connaître, et, pour cette raison, elle lui était restée dans le souvenir comme un de ces météores, d'autant plus brillants dans notre mémoire qu'ils ont passé et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Grèce et une partie de l'Asie; mais aucune des créatures les plus admirables de ces pays, où la beauté tient tant de place qu'on ne conçoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse.
Eh bien, aujourd'hui, par le fait d'un hasard étrange et incompréhensible, cette duchesse, admirée un instant et disparue, revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle faisait un métier infâme; il l'avait achetée. Elle venait de lui appartenir. Elle n'était plus qu'une prostituée, et encore de la prostitution la plus basse, car il y a une hiérarchie jusque dans l'infamie… La superbe duchesse de Sierra-Leone, qu'il avait rêvée et peut-être aimée, — le rêve étant si près de l'amour dans nos âmes! — n'était plus… était-ce bien possible? qu'une fille du pavé de Paris!!! C'était elle qui venait de se rouler dans ses bras tout à l'heure, comme elle s'était roulée probablement, la veille, dans les bras d'un autre, — le premier venu comme lui, — et comme elle se roulerait encore dans les bras d'un troisième demain, et, qui sait? peut-être dans une heure! Ah! cette découverte abominable le frappait à la poitrine et au front d'un coup de massue de glace. L'homme, en lui, qui flambait il n'y avait qu'une minute, — qui, dans son délire, croyait voir courir du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embrasé par ses sensations, restait désenivré, transi, écrasé. L'idée, la certitude que c'était là réellement la duchesse de Sierra-Leone, n'avait pas ranimé ses désirs, éteints aussi vite qu'une chandelle qu'on souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec plus d'avidité que la première fois, au feu brûlant où il avait bu à pleines gorgées. En se révélant, la duchesse avait emporté jusqu'à la courtisane! Il n'y avait plus ici, pour lui, que la duchesse; mais dans quel état! souillée, abîmée, perdue, une femme à la mer, tombée de plus haut que du rocher de Leucade dans une mer de boue, immonde et dégoûtante à ne pouvoir l'y repêcher. Il la fixait d'un oeil hébété, assise droite et sombre, métamorphosée, et tragique; de Messaline, changée tout à coup il ne savait en quelle mystérieuse Agrippine, sur l'extrémité du canapé où ils s'étaient vautrés tous deux; et l'envie ne le prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette créature dont il venait de pétrir, avec des mains idolâtres, les formes puissantes, pour s'attester que c'était bien là ce corps de femme qui l'avait fait bouillonner, — que ce n'était pas une illusion, — qu'il ne rêvait pas, — qu'il n'était pas fou! La duchesse; en émergeant à travers la fille, l'avait anéanti.