— Certes, s'il y en a! fit l'ambassadeur. — D'abord, il y a le duc, qui est de pair avec tout ce qu'il y a de plus élevé parmi les Grandesses.

— Qu'est donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir à Paris, et qu'est-elle au duc? — reprit alors l'interlocuteur.

— Elle ne pourrait être que sa femme, répondit tranquillement l'ambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est comme si elle était morte. Elle a disparu, sans qu'on sache pourquoi ni comment elle a disparu: — la vérité est un profond mystère! Figurez-vous bien que l'imposante duchesse d'Arcos de Sierra-Leone n'était pas une femme de ce temps-ci, une de ces femmes à folies, qu'un amant enlève. C'était une femme aussi hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus orgueilleux des Ricos hombres de toute l'Espagne. De plus, elle était pieuse, pieuse d'une piété quasi monastique. Elle n'a jamais vécu qu'à Sierra-Leone, un désert de marbre rouge, où les aigles, s'il y en a, doivent tomber asphyxiés d'ennui de leurs pics! Un jour, elle en a disparu, et jamais on n'a pu retrouver sa trace. Depuis ce temps-là, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, à qui personne n'a jamais osé poser la moindre question, est venu habiter Madrid, et n'y a pas plus parlé de sa femme et de sa disparition que si elle n'avait jamais existé. C'était, en son nom, une Turre-Cremata, la dernière des Turre-Cremata, de la branche d'Italie.

— C'est bien cela, — interrompit le joueur, Et il regarda ce qu'il avait écrit sur un des feuillets de son calepin d'écaille. - - Eh bien! — ajouta-t-il solennellement, — monsieur l'ambassadeur d'Espagne, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a été enterrée ce matin, et, ce dont assurément vous ne vous douteriez jamais, qu'elle a été enterrée à l'église de la Salpêtrière, comme une pensionnaire de l'établissement!»

À ces paroles, les joueurs tournèrent le nez à leurs cartes et les plaquèrent devant eux sur la table, regardant tour à tour, effarés, celui-là qui parlait et l'ambassadeur.

— Mais oui! — dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose délicieuse en France! — Je passais par là, ce matin, et j'ai entendu le long des murs de l'église un si majestueux tonnerre de musique religieuse, que je suis entré dans cette église, peu accoutumée à de pareilles fêtes… et que je suis tombé de mon haut, en passant par le portail, drapé de noir et semé d'armoiries à double écusson, de voir dans le choeur le plus resplendissant catafalque. L'église était à peu près vide. Il y avait au banc des pauvres quelques mendiants, et çà et là quelques femmes, de ces horribles lépreuses de l'hôpital qui est à côté, du moins de celles-là qui ne sont pas tout à fait folles et qui peuvent encore se tenir debout. Surpris d'un pareil personnel auprès d'un pareil catafalque, je m'en suis approché, et j'ai lu, en grosses lettres d'argent sur fond noir, cette inscription que j'ai, ma foi! copiée, de surprise et pour ne pas l'oublier:

CI-GIT SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION DE TURRE-CREMATA, DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE FILLE REPENTIE, MORTE À LA SALPETRIERE, LE… REQUIESCAT IN PACE!

Les joueurs ne songeaient plus à la partie. Quant à l'ambassadeur, quoiqu'un diplomate ne doive pas plus être étonné qu'un officier ne doive avoir peur, il sentit que son étonnement pouvait le compromettre:

— Et vous n'avez pas pris de renseignements?… — fit-il, comme s'il eût parlé à un de ses inférieurs.

— À personne, Excellence, — répondit le joueur. — Il n'y avait que des pauvres; et les prêtres, qui peut-être auraient pu me renseigner, chantaient l'office. D'ailleurs, je me suis souvenu que j'aurais l'honneur de vous voir ce soir.