Donoso Cortès, qui a toujours raison quand il est entièrement catholique, est donc un grand écrivain dont la Critique est appelée, aujourd'hui qu'on publie ses œuvres, à dire les défauts et leur étendue, les qualités et leur limite. Son mérite le plus net, à nos yeux, le plus grand honneur de sa pensée, c'est d'avoir ajouté à une preuve infinie; c'est, après tant de penseurs et d'apologistes qui, depuis dix-huit cents ans, ont dévoilé tous les côtés de la vérité chrétienne, d'avoir montré, à son tour, dans cette vérité, des côtés que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute, sur le mal, sur la guerre, sur la société domestique et politique, été nouveau après le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces imposants derniers venus! La vérité a des fonds de sac étonnants et inépuisables. On croit que c'est la fin, et voilà que tout recommence, sans se répéter!
Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualités tout à la fois semblables aux leurs et différentes... L'un (le comte de Maistre) était un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un grand esprit d'enchaînement. Donoso Cortès a bien parfois l'aperçu de Joseph de Maistre, mais cet aperçu n'arrive pas chez lui, comme chez de Maistre, pareil à un trait de lumière qui part du fond de la pensée, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'œil. C'est lui plutôt, Donoso, qui arrive à l'aperçu comme à une lumière en dehors de sa pensée, et, à force d'aller vers elle, de raisonnement en raisonnement.
On pourrait dire de Donoso Cortès qu'il a de l'aperçu par développement, tandis que pour de Maistre l'aperçu point d'abord et le développement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison même, Donoso Cortès a certainement autant de logique que de Bonald. Il y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les puissances de son esprit, qui lui fait sa supériorité absolue. Il en a les formes rigides et souples, l'enthymème, l'énumération, le sorite. C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est belle, toute la beauté de sa pensée. Soit donc qu'il fasse acte d'écrivain à tête reposée ou d'orateur s'exprimant dans un parlement, Donoso Cortès est partout et surtout un formidable logicien, et tellement logicien qu'il ne craint pas d'être scolastique par la forme, car il a assez d'expression à son service pour ne jamais paraître sec.
Il a, en effet, les dons du génie espagnol. Il en a la solennité, qui est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la plénitude, la sonorité. C'est un large cours de pensées que ses pensées, enchaînées les unes aux autres comme les flots aux flots, mais auxquelles il faut de la place. Il faut à Donoso Cortès de l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acérée et étincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle, entre les blocs carrés et lisses de son style au ciment romain.
Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le faire avec sa seule manière de sentir, a ses origines. Pascal, par exemple, c'est Montaigne, plus la manière de sentir de Pascal, et cette manière, c'était l'épouvante, l'effarement, le cabrement devant l'abîme. L'origine du style de Donoso Cortès est saint Augustin dans ses Confessions. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande qualité de son esprit et de son âme. Il l'attire aussi par son défaut peut-être, car saint Augustin, sous les magnificences de son génie, comme Donoso Cortès sous le sien, cache son atome de rhéteur.
IV
Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, les aspirations, les apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un seul homme—dit-il un jour—suffirait pour sauver la société: cet homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu dissout pour lui un peu de poison dans les airs!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la pourriture, et le couteau pour la chair pourrie.» Et encore: «Où que l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue muette et en larmes, toujours devant lui!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé du monde par un fossé dans lequel coulerait l'Océan.» Il parle quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de la majesté de l'absurde.
Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le mettait à ses pieds.
C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne—dit-il dans une de ses lettres;—je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis de le faire, et c'est le but de cette lettre.»
Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on trouve partout, à mainte page de ses œuvres: «L'idéal de la vie,—dit-il,—c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait, lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais, qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux!