Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire, porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.

Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour le cœur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même après s'être donné un maître!

D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative, contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même pour nous, si nous y croyions!

Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,—on lui passe tout; comme sa fille,—on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...

[DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN][18]


Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie, pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin. Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin, qui a fait un livre intitulé Ecce homo, ne fût pris à son tour pour l'Ecce homo du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se marier,—disait le grand lord Bacon,—c'est toujours donner des otages à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand, heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement sur le mysticisme en général, est une œuvre qui veut être impartiale et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point de vue du catholicisme.

Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait mis bravement le crucifix sur son cœur aurait dit davantage; mais, sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter il n'aurait peut-être pas dit mieux.

Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et l'analyse, le mysticisme—quelle que soit la forme qu'il revêt—n'est jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas, d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,—et il en faut bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider tenterait,—le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de lui—diraient les naturalistes—un animal religieux. Certes! la longue chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces illuminés des voies intérieures dont parle Saint Martin en parlant de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et traître personnalité.