«Personne ne croit—nous dit Beauverger dans sa préface—que la politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.» Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage, qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la diminuant.
II
En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles œuvres l'auteur du Tableau des progrès de la philosophie politique a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir! Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la dorure de bec de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes, une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées, mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs cercueils!
Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe, Cicéron, saint Augustin;—mais Platon n'est qu'un poète, et saint Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome, Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance, que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans son Traité du Prince, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé? Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que Bynkershœk, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient. Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son Oceana? Qu'est-ce que Howell et sa Dendrologie? Qu'est-ce que Hobbes, l'enfant robuste de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès. Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales, tous ces gaillards-là?
Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette mer immense. Et même quand les grands noms,—et vous venez de voir si on peut les compter!—quand les noms dignes de leur bruit auraient manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale, intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la tradition et dans l'histoire.
Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,—à la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur des Progrès de la philosophie politique, est d'avoir confondu avec les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les réclamons! ils n'appartiennent pas à son système.
Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du Télémaque et le précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa politique n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte. De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug d'un système qui regarde comme un progrès l'esprit politique du XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres de sa constitution impossible,—l'abbé Sieyès.
III
Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie travaille à la main—les Constitutions—a incliné Beauverger à une admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a souvent de la critique et de justes appréciations.
C'est que Beauverger—il faut bien le dire!—est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de sentiment, d'idées, de rêveries. L'abstraction lui voile, à toute minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu, et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions possibles, qu'il explique et détaille dans son Esprit des Lois, comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du Tableau historique des progrès n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la dernière page de son livre: «la liberté par les institutions». «L'utopie—nous dit-il—tourne, depuis deux mille ans, dans le même cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture, dans cette idée prude ou hypocrite d'une vraie liberté, et elle a mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le nœud de toute l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du Vicaire savoyard de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle est donc sa vraie liberté?...