Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la société tenait bien plus d'espace que l'homme,—mère aux bras puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût, paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!
Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison très philosophique que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile, l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en vertu de ses vertus. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être désormais condamné à commander aux autres. Pour s'exercer, gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire, organisa politiquement la religion. L'action de la foi par l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui cette physique du catholicisme, l'instrumentum regni par lequel il s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique, c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses, quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont d'éternel, peut-être, que leur inutilité!
[L'INTERNELLE CONSOLACION][63]
I
Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de l'Internelle Consolacion[64], sorti au XVe siècle de l'Imitation de Jésus-Christ. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les traductions que l'on a faites, depuis, de l'Imitation, mais, le croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au texte même si vanté de l'original.
En effet, l'Imitation de Jésus-Christ est regardée presque par tout le monde comme un incomparable chef-d'œuvre. Ce livre de moine, écrit dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire, cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (sic transit gloria mundi), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu commun.
Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les impies.
Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.