Que dis-je? des loix barbares ont mis des bornes à la nature. Elles flattent les préjugés de l'homme, ou plutôt ses préjugés même sont devenus des loix. La jalousie éleve des prisons: une foule de jeunes filles y sont conduites comme de vils troupeaux; malheureuses d'avoir reçu du ciel le don précieux de la beauté, elles gémissent sous un esclavage honteux! on les traîne aux pieds d'un tyran dédaigneux qui croît commander le plaisir, quand il n'inspire que la frayeur. Ailleurs on laisse aux femmes les apparences de la liberté, mais pour les livrer en effet à un esclavage peut-être plus cruel encore. Deux jeunes amans, à peine sortis de l'enfance, séduits par l'attrait du plaisir, s'unissent sans se connoître; aussi-tôt les loix les enchaînent, la mort seule peut les séparer. En vain la nature se révolte contre cet esclavage, en vain la vertu frémit d'être unie au vice, la douceur à la férocité, l'honneur à l'infamie; il n'est point de remede, & l'imprudence d'un instant produit, dès l'âge le plus tendre, le malheur de la vie entiere.
Mais quel désordre plus affreux encore! Des hommes osent condamner le penchant délicieux de l'amour. C'est une vertu de se révolter contre l'ordre de la nature, d'étouffer dans son sein les germes de la fécondité. Fuyez, nous crient-ils sans cesse, fuyez les attraits de l'amour. C'est la nature corrompue qui tend à peupler l'univers. Les sexes sont deux ennemis perfides qui doivent frémir à la vue l'un de l'autre. Qu'ils se séparent à jamais, qu'ils se retirent dans des cavernes obscures! & les anges se réjouiront de leur pureté, & la terre dépeuplée offrira un spectacle agréable aux yeux de l'Eternel.
Systême affreux qui dépeuple la terre! Des cloîtres s'élevent de toutes parts, gouffres immenses où les générations s'engloutissent. Effrayés des devoirs sacrés de la société, une foule de jeunes gens des deux sexes volent dans ces retraites criminelles. Malheureux! les devoirs que vous vous imposez, sont impossibles à remplir, nul être ne peut résister à la nature. Elle se vengera, cette nature outragée. Elle va faire descendre sur vous la malédiction du ciel. Le doux germe de la tendresse est desséché dans vos cœurs. Vos yeux sont creusés par les chagrins & les ennuis. Vous errez tristement dans vos prisons, vous y traînez, en gémissant, les chaînes qui vous accablent. Que vois-je? la haine s'empare de vos cœurs, vous saisissez ces chaînes odieuses, vous vous en frappez les uns les autres; leur bruit affreux roule le long des voûtes obscures de vos tombeaux; il se mêle aux hurlemens que vous arrache le désespoir. Votre rage n'est pas encore assouvie, elle emprunte le voile de la justice, elle juge elle-même ses propres victimes. Elle dit, & les murs s'ouvrent, ils offrent une prison étroite. On y traîne le malheureux: il réclame en vain les droits de l'humanité; des tigres seroient attendris, des moines sont insensibles. On est sourd à ses cris; le mur se referme; est livré aux horreurs de la faim, de la rage & du désespoir.
Ce n'est pas assez de vous déchirer les uns les autres; votre fureur s'étend sur tout le genre humain; vous le haïssez, vous méditez sa perte, & les cloîtres sont l'enfer qui vomit les crimes sur la terre.
Quels monstres destructeurs sortent de cet enfer horrible? La superstition cruelle foulant à ses pieds la raison expirante; le fanatisme odieux secouant d'un air de triomphe le fer & le poison dont il menace les Rois; l'Inquisition barbare armée de torches & de poisons; les Croisades sanguinaires traînant après elles la cruauté, l'injustice & la mort, la pédérastie infame, le régicide affreux......... O Henri, ô le meilleur des Rois, toi dont un François ne peut prononcer le nom sans verser des larmes! c'est dans un cloître qu'on aiguisa le fer qui perça ton sein paternel! c'est dans les cloîtres qu'on médite encore la mort de tous ceux qui te ressemblent. Il ne fut jamais sensible aux caresses d'une tendre épouse, il ne pressa jamais des enfans contre son cœur paternel, celui qui te donna sa mort; les doux sentimens de la nature furent des crimes à les yeux, il n'eut que les vertus affreuses des cloîtres.
Mais vous que la nature avoit destinées à faire le bonheur d'un époux, à goûter les délices de la tendresse maternelle, où courez-vous? Pourquoi descendre toutes vivantes dans vos tombeaux? C'est à l'amour que vous devez l'être; il vous donna une mere: c'est un devoir pour vous de le devenir. Rendez à la nature ce que vous avez reçu d'elle. Cédez au doux penchant qu'elle vous inspire, la résistance est un crime. Si le ciel mit la douceur dans vos yeux, s'il répandit les graces sur votre physionomie, s'il fit couler de votre bouche la douce persuasion, c'est pour adoucir la férocité de l'homme, c'est pour le ramener à la raison, lorsque ses passions l'en écartent, c'est pour son bonheur & pour le vôtre. Est-il un spectacle plus touchant qu'une tendre mere entourée d'une famille vertueuse dont elle fait le bonheur? Ses enfans heureux s'empressent autour d'elle. Les uns passent leurs bras innocens autour de son cou, en lui souriant amoureusement; d'autres embrassent ses genoux ou impriment mille baisers sur ses mains qu'ils tiennent de toutes leurs forces. Pénétrée, attendrie, elle oublie toutes ses peines, elle en est trop récompensée, elle répond en souriant à leurs caresses innocentes, son cœur nage dans la volupté la plus pure.
Entrez maintenant dans ces prisons affreuses où la superstition entraîne les victimes; voyez une troupe de jeunes filles que les Graces avoient destinées à l'Amour. La pâleur couvre leur front: elles s'avancent lentement au milieu de la nuit à la sombre lueur dune lampe lugubre: on voit encore sur leurs joues livides & décharnées les traces des larmes qu'elles ont versées dans les ténebres. Tristes esclaves, elles suivent un tyran de leur sexe dont le cœur flétri n'a jamais connu l'indulgence & la pitié: elles rampent sous ses loix affreuses. Plein de rage & de désespoir, il se venge sur ses semblables des maux qu'il éprouve lui-même. Ses paroles ne respirent que l'aigreur, le fiel & la vengeance; les fautes les plus légeres sont des crimes à ses yeux: il prononce les jugemens bizarres, la raison effrayée n'ose élever sa voix, & l'innocence expie des crimes imaginaires.
Du moins si la douce amitié versoit quelque consolation dans ces cœurs malheureux! mais non, il ne leur reste que l'orgueil, la haine & la férocité. C'est dans ces retraites odieuses que la noire discorde a fixé son empire; sans cesse elle y fait siffler ses horribles serpens; elle verse ses poisons dans tous les cœurs; rien n'échappe à sa rage. Victimes malheureuses de votre imprudence ou de la cruauté de vos parens, vous levez en vain vers le ciel vos yeux mouillés de larmes! C'est en vain que vous secouez avec rage les fers odieux dont vos mains sont chargées! jamais, jamais vous ne respirerez l'air délicieux de la liberté & du bonheur; non jamais. Tel que l'Achéron terrible, les cloîtres ne lâchent point leur proie. La mort seule peut vous rendre à la nature. Et cette mort, quelle est affreuse! sans secours, sans parens, sans amis, abandonnée sur un misérable grabat, je vois une de ces infortunées rendre les derniers soupirs. Ses compagnes rangées autour d'elle adressent froidement au ciel de vaines prieres; elles présentent à son ame effrayée l'appareil lugubre de la mort; leurs soins cruels hâtent ses derniers momens, elle expire: nul ami, nul frere, nul époux, nul fils n'a reçu ses derniers soupirs, n'a soutenu sa tête défaillante, n'a cherché ses derniers embrassemens; nulle larme n'a mouillé ses mains pâles & glacées: sa mort est une fête pour les compagnes, elles partagent en souriant ses viles dépouilles.