Heureuse famille, laissez-moi jouir un instant du spectacle de votre bonheur; laissez-moi prendre au milieu de vous des leçons de sagesse & de vertu! Comme votre tendresse jette un voile sur les défauts attachés à la nature humaine! comme l'indulgence essuie parmi vous les larmes du repentir! Jamais les fautes des enfans n'excitent la fureur du pere ou de la mere; jamais la tristesse de l'époux n'altere la douceur de l'épouse. Occupés sans cesse à se prévenir, à se soulager, à se pardonner mutuellement; les foiblesses des uns font briller les vertus des autres. Une fille coupable paroît aux yeux de sa mere: celle-ci ne la regarde point avec colere, son œil ne respire point la vengeance. Le tendre reproche éclate dans les yeux, il se mêle aux larmes maternelles; elle laisse tomber sa tête sur le sein de sa fille coupable, elle sanglote — Malheureuse, j'en mourrai de douleur! Elle ne peut en dire davantage. A ces mots, le cœur de la fille se brise, elle verse un torrent de larmes; elle serre sa mere entre ses bras. — O ma mere, ne pleurez plus: moi, causer votre mort! Ah! par pitié pardonnez-moi: jamais, non, jamais...... sa mere jette sur elle des regards de compassion; elle voit son repentir, elle lui abandonne une de ses mains: jamais la même faute ne fera saigner son cœur maternel.
Est-ce dans les palais des grands qu'on voit ces scenes attendrissantes? Est-ce sous des lambris dorés que le tendre sentiment vient chercher les cœurs? Ils s'ouvrent, ces palais superbes; quel spectacle différent! L'orgueil dans les bras de la mollesse calcule froidement ses pénibles jouissances; il prépare le matin les sacrifices qu'il doit offrir dans la journée à mille divinités frivoles. Jamais le sourire de la tendresse ne fait passer la joie dans son cœur. Une femme qui porte le nom d'épouse & de mere, sans en avoir connu ni les devoirs, ni les douceurs, s'occupe majestueusement du grand ouvrage de sa parure; ses femmes empressées élevent l'édifice pompeux de sa chevelure; des heures suffisent à peine à ce grand travail. On entend du bruit, quelqu'un vient; le feu du plaisir brille dans ses yeux. O mere de famille, est-ce ton époux, sont-ce tes enfans qui viennent jouir de tes embrassemens? Hélas! c'est un de ces êtres qui se font un métier du crime, qui comptent leurs plaisirs par les victimes qu'ils immolent, qui portent l'ignominie de famille en famille.
Elles paroissent cependant, ces créatures innocentes qui te doivent la vie; tu les apperçois à peine: le doux nom de mere est interdit à la bouche de tes enfans, comme le sentiment en est étranger à ton cœur. Ils approchent en tremblant, ils baisent avec respect la main de Madame; puis ils retournent sous la férule d'un valet qui, sous le beau nom de précepteur, leur inspire ses ridicules & ses vices. Malheureuse, frémis! tu te rends complice des crimes qu'ils commettront un jour, ta froideur détruit dans leur ame le germe du sentiment qui devoit produire des vertus; c'est dans les bras d'une mere qu'il pouvoit se développer.
Mais les richesses n'endurcissent pas toujours le cœur; elles procurent à l'ame sensible qui les possede, mille jouissances délicieuses. Si les plaisirs du riche vertueux ne sont pas aussi vifs que ceux du pere indigent qui donne à sa famille un pain trempé de ses sueurs, ils sont plus étendus & plus variés. O Dorval, je t'ai vu serrer tes enfans contre ton cœur! je t'ai vu leur donner des leçons & des exemples de vertu. J'ai vu les larmes du sentiment couler de tes yeux attendris. Je me souviens encore de ce jour, (le souvenir n'en sortira jamais de mon cœur), de ce jour où nous regardions avec intérêt plusieurs malheureux que ta voix bienfaisante avoit appellés pour faire un chemin dans un endroit où le malheureux vigneron avoit vu briser plusieurs fois la voiture qui portoit sa récolte. Ils travailloient avec ardeur. Un vieillard étoit parmi eux; il pouvoit à peine lever la pioche qu'il avoit entre les mains: il la levoit avec effort, & elle retomboit par la seule force de son propre poids. Nous nous approchâmes, tu lui fis des questions, & voici ce qu'il nous dit: Je suis du village qui est derriere cette montagne, j'ai plusieurs enfans qui sont mariés; tous ont refusé de prendre soin de ma vieillesse, à l'exception du plus jeune. Quoiqu'il soit le plus pauvre, & qu'il n'ait d'autre ressource que son travail, il a soutenu ma vieillesse languissante. Tous ses freres m'avoient chassé de leurs maisons, il me reçut dans sa cabane, & il partage avec moi le pain de son travail. Depuis huit jours, la fievre le retient au lit, & nous n'avons plus de pain. Hier, j'appris que vous donniez de ouvrage à tous ceux qui n'en avoient point, & ce matin, je suis venu travailler avec les autres, & gagner de quoi soutenir la famille de mon malheureux fils. Tes larmes couloient, ô bon Dorval, tu ne pouvois parler. Enfin tu lui dis: O mon pere! ne travaille plus, je vais te faire donner de quoi soulager ta vertueuse famille.
De retour à la maison, tu racontas cette aventure à tes enfans; tous t'écoutoient attentivement: tu pleuras encore en parlant de ce bon viellard, & les larmes couloient aussi des yeux de tes enfans. O Dorval, ta vertu ne périra point sur la terre! ils te ressembleront un jour, tes enfans! Les leçons de vertu s'effacent aisément, les exemples ne s'oublient point, ils se gravent dans le cœur.
Hommes méchans, jouissez de vos plaisirs faux & trompeurs! écrasez sous vos pieds ceux qui s'opposent au cours de vos passions déréglées! que l'exemple de vos crimes forge le triple airain qui doit environner un jour le cœur de vos enfans! que l'égoïsme cruel vous séduise par l'appât trompeur de les froides jouissances! Pour moi, je me dirai sans cesse: Heureux qui peut vivre éloigné de vous! heureux qui peut vous servir sans être connu de vous!
Bois sacré dont les ombres bienfaisantes répandent la joie dans mon cœur, dérobe mon existence aux regards perfides du méchant! Que tes branches touffues cachent ma cabane à ses yeux inquiets! elle exciteroit son envie, il viendroit s'en emparer, il se rendroit maître de mon champ; peut-être m'en feroit-il un tombeau. Et s'il me laissoit la vie, qu'en ferois-je de cette triste vie? La justice ne s'obtient qu'à prix d'argent; & je n'aurois plus rien. Je mourrois de besoin, avant d'avoir pu me traîner à la porte des tribunaux, avant d'avoir pu faire entendre ma voix à des juges.
Aimable & douce solitude, tu m'as fait goûter le bonheur; c'est sous ton ombrage sacré que j'ai appris à me dégager de cette foule de besoins qui me rendoient esclave; c'est ici que j'ai appris à connoître que je n'étois qu'un homme, foible animal dont l'orgueil est ridicule, dont les plaisirs consistent dans des sensations passageres & dans les sentimens délicieux que produit l'enthousiasme de la vertu. J'ai appris que le mensonge a corrompu le cœur de presque tous les hommes; que leur commerce est faux & trompeur; qu'il faut les fuir, si l'on ne veut être associé à leur injustice; qu'il n'y a de bon dans le monde que le plaisir d'aimer & de faire du bien; que le plaisir d'être aimé est une chimere qui trompe presque toujours les malheureux qui s'y livrent; que l'indulgence est la premiere de toutes les vertus, & la mort le plus grand de tous les biens.