Réjouissez-vous, il est délivré du fardeau de la vie. Ne le couvrez point d'un drap sombre parsemé de figures affreuses; n'allumez point autour de lui des flambeaux lugubres dont la pâle lumiere se mêlant à l'horreur des ténebres, porte l'effroi dans l'ame; ne l'accompagnez point au tombeau en longs habits de deuil, regardant la terre d'un air triste & accablé: mettez plutôt sur sa tête une couronne de fleurs; qu'une joie douce brille sur vos visages, elle honorera son triomphe; descendez-le dans le tombeau, en chantant les louanges de la Mort.

Qu'ai-je dit? la Mort n'est point terrible? l'homme ne doit point trembler à son aspect? elle lui apporte le bonheur? Non, non; elle est affreuse pour le méchant. Elle ouvre à ses yeux les portes de l'éternité. Sa conscience le trouble, l'épouvante; il tremble en descendant dans ce gouffre immense, il porte avec effroi ses regards dans l'avenir ténébreux, des cris lugubres & plaintifs sortent en longs sifflemens du milieu des ténebres; ce sont les cris des malheureux qu'il a sacrifiés à ses passions injustes; ils l'appellent du fond de l'abyme, ils demandent vengeance.

O vous qui regardez avec dédain les mortels que le sort vous a soumis, vous qui croyez tenir de votre naissance le droit barbare de faire gémir vos semblables sous le joug de oppression, vous qui vous jouez de la vie & du bonheur des hommes, tremblez! les malheureux vont être vengés. La voyez-vous approcher, cette Mort affreuse? elle n'est terrible que pour vous. Elle s'avance; ses regards sont menaçans; la Vérité, la Vérité vengeresse la précede; elle porte dans une de ses mains un faisceau de serpens, elle agite de l'autre un flambeau lugubre; sa pâle lumiere a déjà porté l'effroi dans les voûtes de vos retraites, elle frappe à la porte de vos palais; le Mensonge effrayé à la vue de son ennemie, lui en livre l'entrée. La Mort vous fixe, elle leve son bras terrible...... Vous frémissez, vous des Héros, vous les Maîtres du monde! vous des Dieux! vous qui n'aviez d'autre raison que l'orgueil de votre volonté! Où est votre puissance? c'étoit un songe, le réveil est affreux. Qu'avez-vous gagné à être méchans?

L'éternité! quel mot terrible! ô Mort, où conduis-tu mes pas? M'arraches-tu à des maux cruels pour me livrer à des maux plus cruels encore? Sentirai-je encore mon existence, lorsque mes organes glacés seront sans mouvement & sans vie? quel monde nouveau va s'offrir à mon ame?... O nature, j'ai vécu selon tes saintes loix; je me jette avec confiance dans ton sein maternel, tu prendras soin de mon bonheur.

Non, elle ne périra point, cette ame où je me suis formé un rampart contre la tyrannie & l'injustice, ce moi où le sentiment délicieux de l'existence s'est fait sentir avec tant de charmes, ce moi est un bien dans la nature, c'est un être de plus; l'Être Suprême ne le fera point rentrer dans le néant. Il est plus à ses yeux que le grain de sable dont il ne permet pas la destruction. Quoi! tous les hommes réunis ne pourront anéantir le moindre grain de poussiere que l'air agite à son gré, & le caprice d'un seul homme pourroit plonger dans le néant ce principe divin, qui remplit de joie le cœur d'un être sensible! Non, non; ma pensée s'élance au-delà des portes du trépas. Un feu divin brûle mon cœur. Je parcours avec ardeur l'espace immense; j'y découvre des milliers de mondes où ces principes éternels, unis à de nouveaux organes, éprouvent de nouveaux plaisirs, se perfectionnent successivement par l'expérience du bien & du mal, & parviennent enfin à être réunis à la source pure de tous les êtres dont ils étoient tirés. Telles sont ces eaux que le soleil attire de la vaste étendue des mers. Elles se dispersent sur la terre sous mille formes différentes; elles tombent dans les abymes, elles se précipitent dans les cavités; elles en ressortent ensuite pour errer dans mille canaux divers. Tantôt elles coulent paisiblement au milieu de la verdure & des fleurs, tantôt elles ne reçoivent dans leur sein que l'image aride d'une chaîne de rochers escarpés & sauvages; souvent elles sont troublées par des vents orageux, quelquefois elles offrent une surface riante aux jeux folâtres des Zéphyrs: & cette vicissitude continuelle, les conduit enfin dans le sein de cette mer immense dont elles étoient sorties.

Telle est la loi générale de la nature; tout change d'état & de forme, rien ne peut être anéanti. La chenille rampe un instant sur la feuille de arbre qui la nourrit, elle paroît devoir périr dans le tombeau qu'elle s'est formé; mais bientôt, rompant ses enveloppes, elle sort triomphante; &, citoyenne d'un nouvel élément, fait briller à nos yeux le vif éclat de sa parure.

Hommes barbares, cette espérance me donne des forces contre votre tyrannie! elle enivre mon cœur. Je ne sens plus le poids des fers dont vous me chargez. Accablez-moi de maux, vous avancez le moment de mon bonheur, le moment où, délivré de votre présence odieuse, je volerai dans des contrées plus pures où les cœurs droits jouiront du bonheur. Dieu ne vous a point fait l'instrument de ses vengeances: ce n'est pas pour tourmenter ses créatures qu'il a mis entre vos mains le glaive meurtrier, c'est pour les protéger & les défendre; ou plutôt il n'a point mis de glaive entre vos mains, c'est votre cruauté qui a aiguisé le fer. Votre haine poursuit en vain les hommes, la nature se joue de vos efforts. Au milieu des tourmens que vous préparez aux victimes de votre cruauté, elle les caresse dans son sein maternel, elle leur ôte l'usage de leurs sens. C'est la matiere insensible que vous déchirez, c'est la matiere qui palpite sous le fer de vos bourreaux; l'homme n'a plus le sentiment de la douleur; & bientôt il aura celui des biens que vous lui procurez, en lui donnant la mort.

FIN.

Note du transcripteur

On a fidèlement reproduit l'orthographe et l'accentuation du livre, sauf que dans les mots suivants, qui ont été corrigés selon l'usage courant dans le texte: