Pendant des milliers et des milliers d'années tous les peuples ont été sans annales: puis l'aurore de l'histoire est apparue avec la découverte de l'écriture. La Chaldée, l'Élam, l'Égypte ont de bonne heure réalisé ce rêve, alors que beaucoup d'autres peuples nous ont laissé des essais sans lendemain; puis sont venus la Crète, la Phénicie, l'Assyrie, les Héléens, Chypre, enfin les Grecs et les Latins. Quant aux nations barbares, ce n'est que bien tardivement qu'elles ont enregistré leurs hauts faits. L'histoire de la Gaule ne commence qu'avec César, dans le premier siècle avant notre ère; celle de la Scandinavie débute sous nos Carolingiens; les annales des peuples slaves sont moins anciennes encore, et les tribus sauvages du Nouveau Monde, de l'Océanie, de l'Afrique centrale, du Laos et des îles Malaises sont sans histoire. Pour chaque nation, pour chaque tribu la tâche du préhistorien est grande: longtemps l'ethnographie précède l'histoire, puis elle la coudoie et peu à peu se confond avec elle.
Nous avons, au début de ce volume, montré combien il est hasardeux de se lancer dans les évaluations chronologiques, aussi bien en ce qui concerne l'histoire géologique de la terre, qu'en ce qui regarde les événements de la préhistoire humaine; cependant, grâce à quelques données moins imprécises et aux documents historiques, nous pouvons esquisser quelques dates relativement aux dernières périodes des progrès humains, à celles appartenant à la proto-histoire, plutôt qu'à la préhistoire. Pour les faits plus anciens, comme en géologie d'ailleurs, seules les successions peuvent être indiquées.
Dans nos régions, les surrexions de la croûte terrestre qui marquent la fin de l'époque tertiaire ayant amené la formation d'immenses champs de neige, la période glaciaire commence, et c'est vers la fin de cette phase géologique que nous voyons paraître les premières traces de l'intelligence humaine, l'industrie paléolithique; puis, par suite de changements climatériques, de cataclysmes et de nécessités nouvelles, survient l'industrie archéolithique dans ses trois formes successives: l'Aurignacien, le Solutréen et le Magdalénien; alors les glaciers s'étant retirés, des hommes nouveaux ou tout au moins des idées nouvelles pénètrent dans nos pays, et s'étendent non seulement sur les terres alors habitées, mais aussi sur les contrées que viennent d'abandonner les neiges, c'est à ce moment qu'apparaissent les industries mésolithiques, celles des klœckenmœddings et du Campigny; la connaissance de la poterie les accompagne. Puis viennent la pierre polie, l'élevage et l'agriculture, le tissage; et c'est au cours de l'industrie néolithique que paraît le cuivre, précurseur du bronze, dont les archéologues les plus dignes de confiance placent la venue au cours du troisième millénaire avant notre ère. Le commencement du premier millenium aurait vu l'usage du fer se répandre dans nos régions; et l'Europe centrale tout entière aurait, à peu de chose près, suivi les mêmes phases de progrès, sous d'autres formes et en des temps peu différents.
Les pays du Nord, la Scandinavie et la Finlande, couverts de glace pendant toute la période quaternaire, demeuraient inhabitables, et les premières traces de l'homme qu'on y rencontre appartiennent aux industries mésolithiques; puis, comme dans nos pays, viennent, mais plus tardivement, la pierre polie, le cuivre et le bronze, enfin le fer.
Dans la Méditerranée, en Crète, en Chypre, les premiers habitants sont des énéolithiques; ils apportent la connaissance du cuivre au cours du quatrième millénaire avant notre ère, puis vient le bronze un millier d'années plus tard, enfin le fer vers la même époque que les Occidentaux, quelques siècles auparavant bien certainement; et il en est de même pour la Grèce continentale, l'Asie mineure, la Thessalie. Les dates généralement proposées pour l'Orient méditerranéen ne semblent pas toutefois, être assez reculées, si nous admettons celles dont nous avons parlé à propos de l'Occident; car le monde oriental méditerranéen était en relations avec les civilisations les plus vieilles du globe et, par suite, n'a pu longtemps ignorer les procédés en usage dans la Chaldée et dans l'Égypte.
Il semble que, dans les débuts, la vallée du Nil égyptienne, dans sa partie haute pour le moins, aurait été occupée par des tribus africaines aux cheveux crépus, peut-être aussi par quelques groupes Libyens, venus des côtes africaines de la Méditerranée. Ces gens succédaient, peut-être après un très long intervalle, aux hommes paléolithiques: ils en étaient à l'industrie de la pierre polie, quand le cuivre fit son apparition, apporté par des peuples asiatiques aux cheveux lisses, qui, probablement déjà, occupaient le delta du fleuve.
L'industrie énéolithique fut, en Égypte, de longue durée; elle comprend ce que les Pharaoniques ont appelé la période des «serviteurs d'Horus» et le règne des princes de la première dynastie. Ce n'est que plus tard, probablement au cours de la deuxième dynastie, qu'apparaît le bronze d'étain. Quant au fer, nous ne pouvons encore juger de l'époque de son introduction comme substance: les renseignements peu nombreux que nous possédons à son égard ne sont pas concluants; cependant, il paraît avoir été connu dès les temps Thissites. Au point de vue de son usage industriel courant il date, semble-t-il, de la fin du second millénaire avant notre ère seulement.
Si donc, suivant la thèse allemande rajeunissant la chronologie entière de mille ans, on place vers 3300 l'époque du roi Menès, il n'en reste pas moins que l'antiquité des débuts de la civilisation pré-pharaonique dépasse six mille ans avant nous; et, pour la Chaldée et l'Élam, les dates seraient quelque peu plus anciennes encore, puisque c'est de l'Asie qu'est venu le progrès en Égypte.
Nous ne parlerons ni des Indes, ni de la Chine, dont les légendes locales exagèrent comme à plaisir l'antiquité. Leurs civilisations ne sont pas aussi anciennes qu'on le pense généralement. Celle de la Chine date de sept ou huit siècles avant notre ère; quant à sa préhistoire, elle nous est encore complètement inconnue. Il est à remarquer que jusqu'à ce jour aucun instrument chelléen n'a été signalé dans l'Extrême-Orient.
Aux Indes, les données fournies par l'Archéologie sont encore bien vagues; le coup de poing se rencontre dans le sud et le centre de la péninsule, puis vient un long hiatus; au nord on voit des dolmens, et la pierre polie se montre dans presque toutes les provinces; mais nous ne savons pas si le métal ne l'accompagnait pas. Dans tous les cas l'industrie du cuivre a été longtemps en honneur dans la péninsule. Quant à l'histoire de l'Inde elle ne commence que très tardivement, quelques siècles seulement avant notre ère, après la campagne d'Alexandre le Grand.