Quant aux crannogs de l'Irlande et de l'Écosse, leur construction partait de la même conception; mais ce principe de se défendre par l'eau était réalisé sous une forme différente de celle des palafittes. Les crannogs sont des îlots faits de main d'homme produits par la surélévation artificielle de bas-fonds couverts d'eau en hiver, émergeant en été.

On conçoit que les habitants des palafittes aient jeté à l'eau tous les débris de leur vie, et que, bien souvent, des objets utiles soient tombés par mégarde. Aussi parmi la forêt des piquets encore plantés dans la vase, marquant la position des villages, la drague ramène-t-elle tout le mobilier de ces temps: instruments de pierre, de métal, os et bois travaillés, poteries, jusqu'à des fragments d'étoffes et de filets, des cordages, conservés par la tourbe, des pirogues creusées dans le tronc d'un arbre, des fruits, des graines, bref tout ce qui se rencontrait alors dans l'existence courante, et, grâce à ces innombrables restes, nous possédons mille renseignements sur la vie intime de ces populations.

Quant aux pilotis qui demeurent en place depuis tant de siècles, ils permettent de juger de l'importance des diverses agglomérations et d'établir le plan de leur contour.

À Robenhausen (en Suisse), sur le lac de Pfaeffikon, la surface de la bourgade était, à peu de chose près, d'un hectare et demi, et le village s'élevait à trois mille pas environ de la rive du lac. Un pont très long mettait en communication le bourg avec la terre.

Longtemps encore après l'apparition des métaux, les vieilles coutumes, quant à la construction des habitations, subsistèrent dans nos pays; nous possédons dans les bas-reliefs romains, surtout dans ceux de la colonne Trajane, des représentations très concluantes à cet égard; et quelques urnes funéraires de l'Étrurie et du Latium (fig. 80) nous donnent l'exacte reproduction des huttes de ces temps en ces pays. L'homme ne songea que beaucoup plus tard à construire des murailles pour ses habitations; son premier soin fut de faire usage de la pierre pour conserver les ossements de ses morts; ce n'est que longtemps après qu'il prit soin de protéger sa propre vie, en élevant des remparts de défense. Toutefois on doit remarquer que dans l'Orient méditerranéen les populations, dès les temps de l'industrie énéolithique, construisaient en pierres sèches les murailles de leurs habitations; qu'en Asie, on faisait usage de mottes irrégulières d'argile, à Suse entre autres, pour le rempart préhistorique, et que ce mode de construction se transforma rapidement en Égypte, et donna naissance à la brique dont les sépultures des dynasties Thiuites sont bâties; les tombes royales de Négadah et d'Abydos sont faites de briques crues. Quelque temps après, on employa même ces matériaux pour élever les remparts protecteurs des villes. Les murailles d'El Kab sont un bel exemple de l'architecture militaire primitive. Plus tard, sous la XIIe dynastie, les pyramides des Ousertesen et des Amenemhat se composaient encore d'un énorme noyau de briques crues, revêtu d'un parement de pierre; et, bien des siècles après, sous les Achéménides de Perse, tout était fait de grandes briques crues, maisons, palais et remparts, bien que la brique cuite fût déjà connue tout au moins depuis le temps des Patésis d'Élam. En Gaule, en Grèce, dans toute l'Europe, en Égypte même, la brique cuite n'est apparue, et ne devint d'un usage courant, que lors de la conquête romaine.

Les nomades de nos temps vivent sous la tente, abri fait de peaux, ou de toile grossière de crin, qu'ils chargent sur leurs bêtes, dès que les pâturages sont épuisés autour de leur campement; car à peine restent-ils quelques semaines sur le même point. Il en était certainement de même aux temps préhistoriques chez les nomades chasseurs ou pasteurs soit que le gibier fût épuisé, soit que l'herbe eût été mangée par les troupeaux. Or ces changements continuels ne laissent aucune trace durable; en quelques jours, la pluie et le vent disséminent les cendres des foyers; il ne reste sur le sol que quelques pierres demi-calcinées, et de rare objets oubliés ou abandonnés; c'est ainsi que s'expliquent les innombrables trouvailles d'objets isolés qu'on fait dans tous les pays, et que rien ne vient corroborer entre elles.

Les agglomérations préhistoriques, dans les divers pays, diffèrent beaucoup par leur taille: nous avons vu que la palafitte de Robenhausen mesurait environ 1 hectare et demi de superficie. Ces proportions se retrouvent dans quelques citadelles primitives; à Murcens (Lot), au mont Beuvray (Saône-et-Loire), les dimensions sont égales à celles de Robenhausen. Alise Sainte-Reine (Côte-d'Or) occupait une superficie de 9 700 ares; Gergovie, 7 000 ares; et la Rome palatine couvrait 1320 ares, alors que Tyrinthe n'était que de 200 ares, Athènes de 250 et Mycènes de 300.

Il est à remarquer que l'usage de s'établir dans des lieux élevés, de construire des acropoles entourées de murailles, paraît avoir été apporté par les peuples venus de la Sibérie; car toutes les grandes villes fondées par les peuples de vieille souche se trouvent dans les vallées au bord des cours d'eau. Thèbes, Abydos, Memphis, Our, Ourouk, Babylone, Suse, sont situées dans la plaine. Alors que Rome, Athènes, Ecbatane, Alise, et une foule de villes et de bourgades fondées par les nouveaux venus (Aryem) ont leur Acropole ou sont tout entières bâties sur les hauteurs. En Gaule les exemples du choix des hauteurs sont innombrables, l'occupation des îles et la construction des cités lacustres, des crannogs appartiennent au même besoin de protection naturelle des agglomérations.

CHAPITRE II