[33] M. Chevreul toutefois conclut en classant Montaigne et La Boëtie parmi les protestants, par la nature de leurs raisonnements, et par leurs œuvres.—Ce jugement me paraît contestable.

Naigeon dans une note manuscrite ajoutée à son exemplaire, dit que le Contr'un est écrit d'un style mâle et vigoureux.

Mais, en revanche, Baillet dit que, si La Boëtie avait composé son livre en vue de l'usage qu'on en a fait, c'eût été une tache éternelle à son nom.—Lamonnaye trouve que c'est «une très froide, très ennuyeuse et très puérile déclamation.»—M. Henri Aigre, tout en reconnaissant que le Contr'un «est écrit avec une force et une noblesse que la prose de ces temps n'avait pas encore atteintes,» n'en déclare pas moins l'ouvrage «fort dangereux en politique.»—M. Baudrillart trouve dans le Contr'un «un appel à l'insurrection, d'une entraînante éloquence.»—M. Matter (Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles) regarde La Boëtie comme le représentant de la doctrine de la renaissance poussée par le radicalisme à l'action la plus funeste, de même qu'il regarde Thomas Morus comme représentant la même doctrine réduite par l'idéalisme à la nullité pratique.—M. J. B. Laforêt, professeur au séminaire de Bastogne, prend aussi La Boëtie comme type pour le principe démocratique; et il l'oppose à Bodin, qu'il prend pour type du principe monarchique (Voy. le Mém. lu en 1852 à la Soc. litt. de l'Université catholique de Louvain, sous le titre de: Lutte entre le principe démocratique et le principe monarchique au seizième siècle, ou Étude sur La Boëtie et Bodin, analysé dans le rapport que M. Prosper Staes a inséré dans l'Annuaire de cette université; Louvain, 1853, page 35). Mais M. Matter va plus loin: oubliant que, sujet fidèle, La Boëtie a été l'oracle d'un parlement, qu'il se présente à la postérité sous l'égide de l'amitié de Montaigne et de l'estime de De Thou, M. Matter dresse contre la Servitude volontaire un véritable réquisitoire, et il conclut en disant que le Contr'un est une déclamation séditieuse, qui serait de nature à faire traduire son auteur devant les tribunaux!

L'espace nous manque pour citer en entier ce curieux jugement, qui tombe par sa propre exagération, et dont la meilleure réfutation serait la reproduction pure et simple de tout le passage relatif à La Boëtie.

Je n'ajouterai pas un jugement de plus à ceux que je viens de rapporter: le lecteur impartial relira l'œuvre de La Boëtie en tenant compte des conditions dans lesquelles elle a été écrite, et nous osons espérer qu'il ne vouera pas le nom de l'auteur à l'exécration des générations futures.

Quelle que soit d'ailleurs l'opinion qu'on se forme de cet ouvrage, nous devons tous faire comme Montaigne, et «être particulièrement obligés à cette pièce, d'autant qu'elle a servi de moyen à leur première accointance.»


Œuvres complètes. Jusqu'ici j'ai mentionné des parties isolées des œuvres de La Boëtie; mais M. Léon Feugère, qui en 1845 avait donné une «Étude sur la vie et les ouvrages de La Boëtie (Paris, in 8º),» publia en 1846 la première édition complète des œuvres connues de cet auteur. J'ai apprécié cette intéressante collection dans le Bulletin du Bibliophile (Techener, août 1846), et, après avoir rendu justice au remarquable travail d'érudition dont le texte est accompagné, j'ai témoigné le regret que le laborieux éditeur qui avait à juste titre admis les dédicaces de Montaigne n'eût pas inséré la lettre de cet auteur sur la mort de son ami; à mon avis, une édition de La Boëtie ne serait complète qu'à la condition de contenir cette lettre et même le chapitre de l'Amitié.

Ce volume des œuvres complètes (Paris, Delalain, in-12) comprend tous les opuscules connus de La Boëtie, même les vingt-neuf sonnets insérés dans les Essais.