Ce fut à ces modestes fonctions que s'arrêta la carrière de La Boëtie[6], et cet homme, que De Thou déclarait capable des plus grandes affaires et Montaigne l'un des plus propres et nécessaires hommes aux premières charges de la France, resta, comme le dit ce dernier, «tout du long de sa vie croupy ez cendres de son fouyer domestique;» mais il n'y resta pas oisif, et ce temps, cette capacité qu'il aurait pu employer au service de l'État et pour sa gloire, il les employa dans une obscurité studieuse dont nous aurons à apprécier les résultats.
[6] Le reçu que je possède, qui est la seule pièce portant autographe de La Boëtie que je connaisse, accuse réception de ving livres parisis pour la présence et les gaiges d'avoir vacqué en la tournelle au jugement et décision des procès criminels durant demye année. 1555.
A une époque que nous ne pouvons fixer, et quoi qu'en aient dit plusieurs de ses biographes, La Boëtie se maria: il épousa Marguerite de Carle, d'une famille distinguée, qui fournit à Bordeaux un maire, Carle de la Roquette en 1561 et un jurat en 1580. Lancelot de Carle Bordelais, évêque de Riez, était vraisemblablement de cette famille (de Lurbe à 1553). D'après Montaigne (lettre à son père), il existait déjà quelqu'alliance antérieure et ancienne entre ces deux familles.
Une circonstance touchante, et qui n'a pas encore été appréciée d'une manière exacte[7], c'est qu'entre les familles de Montaigne et de La Boëtie, les liens du sang vinrent plus d'une fois resserrer les liens volontaires de l'amitié. Entre plusieurs alliances, je ne citerai que les suivantes:
[7] M. Delphin de la Mothe (Éloge manuscrit et inédit de La Boëtie) dit par erreur qu'il avait épousé la veuve d'un frère de Montaigne.
Marguerite de Carle était veuve d'un seigneur d'Arsac[8], et de ce premier mariage elle avait conservé deux enfants. Une fille, Jacquette d'Arsac, épousa Thomas de Montaigne (frère de l'auteur des Essais)[9], qui devint ainsi seigneur d'Arsac, de Lilhan[10], de Loirac et du Castera[11]; et le fils, Gaston d'Arsac, épousa Louise de La Chassaigne, fille de Joseph et sœur de Françoise, femme de Michel Montaigne: de sorte que ce dernier était beau-frère de la fille par alliance de La Boëtie, et madame de Montaigne était belle-sœur du beau-fils du même personnage.
[8] Village et château à quatre ou cinq lieues de Bordeaux, canton de Castelnau de Médoc.
[9] De ce mariage naquit un fils, Mathias, qui fut tué à la descente des Anglais dans l'île de Rhé, en 1627, en même temps que le père de madame de Sévigné.
[10] La terre de Lilhan est celle dont parle Montaigne dans ses Essais comme appartenant à son frère et ayant été couverte par les sables de la mer. Un ancien pouillé dit par les eaux: «est cooperta aquis.»
[11] C'est du Castera qu'est datée la lettre adressée par Montaigne à Claude Dupuy, et qui a fait dernièrement tant de bruit.