Voilà, se dit Anna, celle qu’il faut consulter.

—Belle Marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse, vous allez m’apprendre mon secret. M’aime-t-il?

Et elle arracha la première feuille.

Aussitôt elle entendit la Marguerite qui poussait un petit cri plaintif et lui disait:

—Comme toi j’ai été jeune et jolie, petite Anna; comme toi j’ai vécu et j’ai aimé.

Ludwig ne s’adressa pas à une fleur pour savoir si je l’aimais.

Il me le demanda lui-même, tous les jours m’arrachant une syllabe de ce mot amour, me forçant peu à peu à le lui dire. Comme tu enlèves mes feuilles une à une, il m’enleva un à un tous ces doux sentiments qui sont la protection de l’innocence.

Mon pauvre cœur resta seul et nu, comme va rester ma corolle, et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles, mes doux sentiments.

Ne fais point de mal à la Marguerite, petite Anna, car la Marguerite est ta sœur; laisse-la vivre de la vie que Dieu lui a donnée. En récompense, je te dirai mon secret.

Les hommes traitent les femmes comme les marguerites; ils veulent aussi avoir une réponse à la double question: M’aime-t-elle? ne m’aime-t-elle pas? Jeune fille, ne réponds jamais. Les hommes te rejetteraient après t’avoir effeuillée.