Dès que ma tige s’élève un peu au-dessus de la terre, le fer s’approche de moi, on me perce le sein, d’où s’échappe la liqueur qui donne des visions, ces longues ivresses de la tête et du cœur.
Dès que l’homme m’a approchée de ses lèvres, son âme prend des ailes; elle quitte la terre.
Elle retourne vers le passé ou s’élève vers l’avenir.
Elle plane sur le souvenir ou sur l’espérance.
Où est le temps où je me promenais le soir dans l’espace, laissant tomber ma graine innocente sur le front des humains?
J’appelais auprès de moi le doux sommeil, fils du travail, père des rêves paisibles.
A la mère endormie, je montrais son nouveau-né frais et souriant; à l’orphelin, je faisais voir sa mère doucement inclinée sur ses lèvres pour lui donner sa bénédiction dans un baiser.
Ma vie s’écoulait heureuse et paisible, courte et radieuse, comme le printemps.
Quel génie malfaisant a révélé à l’homme l’existence du philtre renfermé dans mon sein, de ce philtre qui est la cause funeste de ma mort?
Mais pourquoi me plaindre?