Si Tulipia avait eu autant d’ambition que de beauté, elle eût longtemps conservé sa puissance; mais elle était nonchalante, son esprit manquait de mouvement; elle ne savait ni chanter, ni danser, ni faire des calembours, ni deviner des rébus, ce qui était un grave défaut aux yeux d’un maître aussi subtil que Shahabaam.

Les appartements de la sultane favorite donnaient sur un magnifique jardin. Les persiennes ouvertes laissaient parvenir la fraîcheur de la brise, qui se jouait dans les stores aux reflets éclatants. Tulipia, couchée sur son ottomane, versait des larmes, et prononçait le discours suivant en phrases entrecoupées:

—Pourquoi faut-il que le sort m’ait donné pour maître un sultan aussi spirituel que Shahabaam. Je suis belle, mais voilà tout. La Tulipe n’a pas d’autres avantages que la figure. J’avais déjà si bien choisi mon existence une première fois. J’ai voulu vivre et je me suis faite Hollandaise. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de me favoriser encore en me faisant tomber entre les mains d’un corsaire barbaresque. N’avais-je point, en effet, toutes les qualités d’une odalisque, dont tous les devoirs se résument dans ces deux mots: Plaisir, beauté! Comme tout cela a mal tourné! Quelqu’une de vous connaît-elle la rivale que Shahabaam me préfère?

La Tulipe s’adressait à un groupe de femmes assises sur un tapis à ses pieds.

Comme le lecteur clairvoyant n’aura pas manqué de le deviner, ces femmes étaient autant de fleurs qui avaient choisi le sérail pour y fixer leur résidence: les unes, comme la Tubéreuse et la Capucine, par suite de leur nature ardente et voluptueuse; les autres par insouciance, comme l’Hortensia et la Boule-de-Neige.

—Tu as affaire à forte partie, ma chère Tulipe, répondit la Capucine: cette actrice des Variétés n’est autre que notre sœur la Rose-Pompon, dont vous connaissez la spirituelle gentillesse.

Je suis perdue! s’écria douloureusement la Tulipe. Avec tout autre que Shahabaam, je n’hésiterais pas à combattre la Rose-Pompon; mais avec lui, c’est impossible!

III

SULTAN SHAHABAAM

Le sultan Shahabaam, qui devait, quelques années plus tard, étonner les Parisiens par la force de ses reparties et la profondeur de son esprit, sortait à peine, à cette époque, de la première jeunesse. Aussi bon administrateur qu’habile politique, sa maxime favorite était celle-ci: Fais ce qui te plaît, advienne que pourra.