ILS vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel. Vieux tous les deux, goutteux, et, ce qu’il y a de pire, quinteux tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites; le soir, ils se réunissaient pour jouer au reversis et se rappeler ensemble leur vie passée.
Le jour, appuyés tous les deux sur leurs cannes à pomme d’or, ils faisaient une promenade dans la campagne, lorsque la goutte, le rhumatisme, le catarrhe et le temps le permettaient. Le marquis aimait à se diriger du côté d’un certain château situé à quelques portées de fusil du sien. Il appartenait à la présidente de Z...
Le marquis prétendait que la présidente se mettait derrière sa jalousie pour le voir passer; ce qui faisait beaucoup rire le colonel, attendu que le marquis avait près de soixante-dix ans, et que la belle présidente touchait à la soixantaine.
—Ces vieux troupiers, murmurait le marquis, ça n’a jamais rien compris à l’amour.
—Ces vieux séducteurs, mâchonnait le colonel, ne veulent pas se persuader qu’il y a une fin à tout.
Et sur ce thème, ils brodaient une foule de railleries piquantes qu’ils se décochaient mutuellement. Ces petites escarmouches animaient la promenade, et donnaient du mordant à la partie de reversis.
Ce marquis, c’était le Myrte; ce colonel, c’était le Laurier. L’un avait constamment vécu à la cour, l’autre n’avait presque pas quitté les camps. Ils s’étaient retrouvés après une longue absence, et quoiqu’on dise que le myrte et le laurier sont frères, le marquis et le colonel passaient leur temps à se quereller.
Ce soir-là, les deux compagnons étaient encore de plus mauvaise humeur que de coutume. Le colonel venait de jeter la dame de cœur sur la table, et le marquis restait sans répondre à son attaque.
Il y a des distractions qui exaspèrent un joueur.