Assis à l’ombre d’un saule pleureur, le Souci jetait un regard d’envie sur la prairie.—Toutes les fleurs sont heureuses, se disait-il; moi seul je souffre, on me délaisse, on m’abandonne, personne ne veut me prendre en pitié.

Comme il gémissait ainsi sur son sort, il vit passer dans le ravin une jeune Scabieuse tenant deux petits enfants à la main.

—C’est la Scabieuse qui habite au pied du coteau; elle a perdu son mari hier; la voilà veuve avec deux enfants sur les bras; elle doit être triste comme moi. Eh bien! je suis sûr qu’elle va faire un détour pour éviter de me rencontrer.

En prononçant ces paroles, le Souci poussa un énorme soupir. La Scabieuse, qui causait en se promenant avec ses deux pauvres orphelins, entendit ce soupir et leva la tête.

—C’est vous qui soupirez ainsi? demanda-t-elle au Souci d’une voix douce.

—Et qui donc serait-ce? répondit le Souci d’un ton bourru; n’ai-je pas raison de soupirer?

—Pourquoi plus qu’un autre? reprit la Scabieuse; tout le monde n’a-t-il pas sa part de tristesse dans cette vallée de larmes? Pour diminuer ses chagrins, il faut se créer des devoirs. Je serais bien malheureuse si mon mari, en mourant, ne m’avait laissé ces deux faibles créatures à soutenir; elles m’ont pour ainsi dire rattachée à la terre, c’est pour elles que je vis.

—Elles vous mépriseront quand elles n’auront plus besoin de vous. Les enfants sont des ingrats.