Il est certain que la traite des fleurs est aujourd’hui un fait patent. Le gouvernement la tolère et l’encourage. Chaque année il expédie, même sous le nom de Voyageurs du Jardin des Plantes, des espèces de corsaires qui vont çà et là sur tous les rivages, font des descentes, des expéditions dans l’intérieur des terres, et ramènent captives les fleurs dont ils ont pu s’emparer. On les transporte en France, on leur donne une case au Jardin du Roi, on les établit en familles; ces fleurs s’acclimatent, font des enfants, et, quand ils sont arrivés à un certain âge, le gouvernement les arrache au sein de leur mère, et les vend ou les donne à des particuliers.
Cela est affreux! Quand donc les fleurs trouveront-elles leur Wilberforce?
Fleurs infortunées! L’autre jour je passais sur la place de la Madeleine; il y avait là un beau lis qu’un vieillard marchandait.
La fleur paraissait souffrir dans sa pudeur de se voir ainsi regardée; parfois on voyait comme un frisson courir sur sa tige, et sa blanche tête se rejeter en arrière: c’était lorsque le vieillard la touchait.
Je regardai le lis; je crus voir une larme trembler au fond de son calice; il me sembla que la fleur me parlait.
—Achète-moi, disait-elle, ne me laisse pas tomber entre les mains de cet homme. Hélas! que va-t-il faire de moi? J’ai peur quand il me regarde, je tremble quand il me touche. S’il me faut le suivre, je mourrai.
—Je te sauverai, m’écriai-je, je te sauverai!
Le vieil acheteur se retourna vers moi d’un air étonné. Il fit signe à un domestique, qui s’empara de la fleur. Je m’adressai au marchand trop tard: il avait reçu le prix de l’esclave!
Je la suivis jusqu’à la porte de sa nouvelle demeure. De loin elle me remerciait d’un sourire doux et résigné.
Je la vis disparaître.