Ceux qui aiment les fleurs aiment aussi la musique. Quels sont les rapports qui lient entre eux ces deux instincts?

L’harmonie des tons ne répond-elle pas à l’harmonie des couleurs? Qu’on nous laisse croire que le résultat, l’air de cette double harmonie, c’est le parfum.

Ne vous est-il pas arrivé bien souvent, en écoutant une mélodie, de voir naître en vous le souvenir de certaines fleurs? Weber nous transporte au fond des bois, parmi les pudiques marguerites et les chastes violettes. Rossini au milieu d’un parterre où s’étalent les cent variétés de la rose. L’harmonieux Beethoven semble sortir d’une de ces haies où l’aubépine, le seringa, le sureau, le genévrier mêlent leurs fleurs variées et leurs odeurs.

Lorsqu’on chante devant nous un opéra de Donizetti, ne croyez-vous pas voir s’élever une de ces pivoines éclatantes qui brillent un moment et dont les fleurs sont si vite flétries?

La musique d’Halévy rappelle le camélia. Celle d’Auber rappelle ces convolvulus si flexibles, si gracieux, qui se plient à toutes les exigences, qui flottent au gré de tous les vents. En entendant une mélodie de Schubert, il semble qu’on se promène le soir au clair de lune sur un coteau tapissé de bruyères. De même, en respirant une fleur, vous sentez s’élever dans votre cœur de vagues réminiscences musicales. Il est impossible de se promener longtemps seul au milieu des fleurs, sans avoir envie de chanter. Une femme trouve qu’elle chante mieux quand elle a un bouquet à la main.

Qui de nous, dans le recueillement d’une belle nuit, au milieu des bruits étouffés, des murmures mystérieux qui s’élèvent du sein des eaux, de la terre et des bois, n’a pas démêlé distinctement le chant varié des Fleurs, la cavatine brillante de la Rose racontant ses amours, le saint cantique du Lis, la chaste romance de la Violette? Aux chansons isolées succédait un concert, toutes les Fleurs unissaient leurs voix dans un chœur aérien qui se perdait peu à peu dans les profondeurs du feuillage, sous les herbes frissonnantes, dans l’espace où la brise venait les recueillir. Le son est invisible, insaisissable, comme le parfum. Le parfum flotte, pénètre, s’échappe comme le son: l’un est la musique de l’homme, l’autre est la musique de la nature, la voix des Fleurs. Il y a des gens qui ont rêvé une gamme de parfums. Tous les rêves sont dans la nature et dans le cœur de l’homme.

Pour celui qui a entendu une seule fois le concert dont nous venons de parler, les concerts ordinaires n’ont pas grand charme. Le chant humain ne lui paraît qu’un faible et terne reflet des mélodies de la nature. La musique ordinaire ne sert plus qu’à lui faire souhaiter plus ardemment les beautés idéales et mystérieuses de la musique des Fleurs.